Quatuor TANA le 5 novembre 2016

staCCato fait son salon à la rentrée à la Rosière

Quatuor TANA le 5 novembre 2016

Le samedi 5 novembre 2016, le Quatuor TANA nous a fait l’honneur d’un concert à l’occasion de la première édition du Salon staCCato, dit staCCatoLa Rosière et ce grâce à Serge Thomassian, directeur artistique du label Megadisc-Classics et ardent promoteur de la musique contemporaine.
    
Je tiens d’autant plus à les remercier que Jeanne Maisonhaute (Violoncelle), Antoine Maisonhaute (Violon), Ivan Lebrun (Violon) et Maxime Désert (Alto) arrivaient en automobile de Clermont-Ferrand où ils avaient joué la veille.

 

Au programme, celui de leur disque remarquable sous label Megadisc-Classics consacré à deux œuvres essentielles de Steve Reich : WTC 9/11 et Different Trains. Toutes deux demandent une installation technique puisque le Quatuor réel « accompagne » des enregistrements préalables d’autres pages pour quatuor et des « bandes sons » faites de bruitages et voix.

Antoine Maisonhaute précise que, contrairement aux habitudes, les enregistrements des parties de quatuor ont été faits de bout en bout sans utiliser de boucles, afin de préserver la « vie » de ces portions, et que pour l’enregistrement final du disque - que je vous recommande évidemment -, le Quatuor a joué devant des enceintes qui passaient les pré-enregistrements. Autrement dit une prise live par opposition à une superposition par mixage. Exploit technique donc, marquant la volonté de plus d’engagement musical, et pari gagné.

Qui dit installation technique dit ingénieur du son et c'est Diego Losa du GRM, compositeur, qui a eu la gentillesse de faire le déplacement pour tenir le rôle de cinquième membre.

Le concert de ce soir représente pour moi une expérience d’autant plus intéressante que j’avais assisté à la première de WTC 9/11 au Pershing Hall le 11 septembre 2016 par le même Quatuor TANA, et avais été sidéré par l’intensité émotionnelle de leur proposition.

Je vais vous éviter un décryptage pas à pas pour raconter l’œuvre, je préfère toujours recevoir la musique au premier degré. Et puis je ne vais pas prétendre m’y connaître.

Evidemment, le concert de ce soir va me replonger dans la même tension nerveuse qu’au premier choc, à la limite de la crispation tant l’intensité dramatique de l’œuvre est transcrite avec une énergie implacable par le Quatuor TANA.

Mais j’irai plus loin ce soir dans ma perception sensitive et musicale de cet opus majeur car, est-ce une question d’intimité dans cette salle où nous sommes pourtant plus de 80, est-ce l’équilibre plus sensible entre la partie jouée et les parties reproduites (sur des Atohm GT2 HD et GT3 HD comme lors de la prise de son, via les blocs AM400 Atoll) ?, qu’importe : je me sens plus proche, mieux nourri de la partie directe et vis au plus près les… Quels mots employer sans dire une bêtise ?... Les contre-champs (au sens photographique) comme les superpositions, les dialogues comme les chorales entre les divers sous-ensembles des quatuors où la ductilité aérienne des musiciens ce soir crée un climat tout aussi bouleversant mais plus imprégnant, empoignant, nous obligeant à accompagner le mouvement continu dans une sorte de détresse contradictoirement dansante, une entrainante fascination .

On est emportés, on est pris, mais cette fois moins à la gorge qu’au corps et, bien placé pour pouvoir observer le public, dans une transe collective, tribale.

Les mots ou cris des spectateurs de la blessure mortelle infligée à cette tour symbolique un 11 septembre où tout bascule, victimes, pompiers, l’incrédulité douloureuse transmises par les textes et les bruits éclatent en bulles d’angoisse portées par les archets inspirés de TANA, autant de battements d’ailes d’anges ou de coups de couteau de Lucifer selon les instants, transformant cette pièce courte, j’allais dire heureusement, en un tableau de Hieronymus Bosch.

C’est d’autant plus puissant qu’il y a un plaisir fort à observer la concentration des quatre jeunes musiciens, dégageant une beauté peu commune, jusque lors d’une brève parenthèse de doute si bien maîtrisée lorsque la technique les trahit (perte des « clics » qui dictent chaque pas dans le déroulement), dont personne ne s’apercevra dans l’évolution lyrique.

Et comme à chaque fois que j’écoute la dernière partie de WTC, pourtant portée par l’idée de « World To Come », je perds l’équilibre quand intervient la coda brutalement interrompue, le vide, le choc sur la deuxième tour, la fin. Ou le début ?
Le silence.

 

Sidérante première partie  de soirée donc, justement ovationnée pour saluer l’effort car l’œuvre est aussi difficile pour les musiciens qu’elle est douloureuse pour l’auditeur quand elle est racontée avec autant d’intelligence et de cœur, éloignant cet instant de musique évocatrice, quasi figurative, d’un rapport journalistique objectif, façon Kronos, pour nous impliquer viscéralement et émotionnellement dans le souvenir.

 

Ou pourra évidemment me reprocher la flagornerie de l’hôte dans ma « critique », peu m’importe car la suite du programme m’en dédouanera : pour avoir naguère assisté à une présentation intéressante de « Different Trains » par le Quatuor Diotima, je vais pouvoir comparer deux approches radicalement différentes au concert d’un opus qui, guidé par des clics et des parties enregistrées, pourrait donner l’impression d’un carcan inaliénable.

Eh bien non ! Le Quatuor TANA va nous en faire une démonstration flagrante.

Le démarrage de Different Trains porté par des sifflets de locomotive est toujours aussi magique ; quel beau son, ces sifflets qui à eux seuls engagent dans le trouble…

Mais immédiatement apparaît le ton inattendu que TANA va apposer sur ce tableau fondamental de la musique contemporaine, mise en parallèle des trains que, enfant, Steve Reich prenait pour de longs voyages de la côte est vers la côte ouest des Etats-Unis, passerelle obligée entre ses parents divorcés, et ceux qui en Europe, sous le fouet et les crocs, transportaient les enfants juifs vers l’abomination

TANA sinue sur une souplesse du trait, une lisibilité humaine par un toucher délicat épanouissant les timbres, mais surtout libère un swing, voire du groove, qui va transformer les machines en instruments sublimes, aussi bien dans la beauté que dans l’horreur.

Cette élasticité des lignes nous emporte dans un tourbillon, une valse asynchrone irrésistible, alors comment ne pas tanguer en frémissant à la façon permanente dont le Quatuor TANA va faire virevolter les notes, ou tourner autour, nous amenant parfois à l’ambivalence de magnifier la douleur comme sous opium, l’anesthésier sans pour autant l’oublier, une distance étrange et dérangeante qui renvoie à une forme de culpabilité, celle du témoin impuissant, indirect par la force des choses, obligé d’accepter ce qui s’est passé, ce à quoi il a échappé, la menace lourde qui pèse sans cesse sur l’humanité tel un ultimatum d’apocalypse.

Jaillissements d’émotions métissées, de heurts contradictoires, la voie choisie par TANA embellit la narration, impose à la compréhension émotionnelle la dualité partageant et réunissant la mélancolie naïve d’un enfant protégé et le journal d‘Anne Franck, lue par un comédien d’exception, enfonçant l’évidence du vécu dans les couches profondes de la mémoire…

Des moments exaltants de musique pure nous éloignent par fulgurances de cette chape prégnante pour nous conduire sur une ligne musicale incandescente, telle en dernière partie ( ? j’ai un doute) la formidable accélération de la ou des locomotives dans un ouragan mécanique fou mais ici si coloré, si riche en harmoniques, si étourdissant dans les distorsions temporelles, la désynchronisation ivre qui jaillit des instruments soudain extravagants donnant une dimension symphonique à ce poignant instant !

J’en tremble encore. Jamais je n’aurais attendu tant de variations rythmiques, de boisé, d’envolées puissantes ou contenues dans une même pulsation vers le cœur.

J’espère sincèrement, chers amis du Quatuor TANA que le public a été à la hauteur, mais en tout cas il vous a justement acclamé, et j’aimerais vous faire partager les témoignages d’émotion qui me sont faits depuis ce grand jour.

Merci encore chère Jeanne (Mademoiselle M… comme désormais je vous surnommerai), merci Antoine, Ivan et Maxime pour votre fraicheur, votre engagement et votre sincérité, merci pour la soirée et sa prolongation autour de mets fins mais pas à la hauteur de votre gentillesse.

Et bien évidemment un immense merci à Serge.

Et à Diego !

 

AC