Phantom of the

Phantom of the...

30 juillet 2015

 

Phantom of the...

 

Tous, que nous le voulions ou non tant le battage mercatique est intense, voire écrasant, avons entendu parler de la merveille technologique créée récemment par Devialet, la start-up la plus primée et la plus médiatisée du moment : le Phantom.

Un joujou extra (hum...), je l’ai eu au magasin et défends avec plaisir les vertus objectives de ce bidule sympa, attrayant et évolutif.

 

Ce n’est pas pour évoquer les qualités et limites du petit bolide que j’écris aujourd’hui. Que dire de ses qualités de toute façon ? Les enthousiastes conquis se limiteront aux déclamations présentant le « casque de moto qui fait du bruit » (c’est Sophie qui l’appelle ainsi) comme rien moins que la meilleure enceinte du monde, d’autres hausseront les épaules considérant que plus on clame fort un argument publicitaire, plus il sonne creux, et enfin les boudeurs avertis se gausseront de données techniques hallucinantes, superfétatoires et fantaisistes, chantres d’une époque révolue… A chacun de se faire son avis. Le mien, je l’ai exposé plus haut.

 

Si j’écris aujourd’hui c’est pour exposer une réflexion née au hasard d’une discussion entre copains, il y a quelques semaines, où je posai une question qui me vint soudain à l’esprit : mais à votre avis pourquoi «Phantom» ? Pourquoi avoir appelé cet objet ainsi ?
Ça a peut-être été dit à la journée de formation, mais j’étais retenu par une obligation nettement moins drôle.

Chacun y est alors allé de son hypothèse pendant que par devers moi je me disais qu’il faudrait que je pense à poser la question à Devialet tout simplement.

 

Phantom parce qu’il est discret, petit, qu’il peut se poser n’importe où ou presque, parce que la liaison entre la source et lui ou lui et ses frères passe par les limbes, parce qu’il est petit et blanc comme Casper et peut crier très fort et faire grand peur…
… Ou encore tout simplement parce que…
J’aime bien cette proposition-là.

 

Mais la réponse qui m’a le plus séduit a été : « mais c’est évident, c’est en référence à "Phantom of the Paradise", l’esthétique du joujou évoque le masque blanc derrière lequel se cache un génie musical… »

 

Amusant…
C’est resté dans un recoin de mon esprit par ailleurs très encombré (de beaucoup d’inutile certes) puis j’ai essayé de grappiller dans un autre recoin de ma mémoire (ne serait-ce pas plus simple d’acheter le Blu-Ray ? Si !), la trame et la symbolique de cet opus majeur de Brillant De Palma. Après tout, l'acte de mémoire est toujours créatif, n'est-ce pas ?

 

Si je me souviens bien, le film, par ailleurs kitsch et virtuose puisant à loisir aussi bien dans l’œuvre de Gaston Leroux à peine détournée et parfois magnifiée que dans le mythe de Faust, voire enfin dans le Dorian Gray d’Oscar Wilde par le pacte signé entre Swan et son double, est une attaque en règle contre le capitalisme via ses caricatures damnées : Hollywood et les majors de l’industrie musicale et leurs ramifications diverses.


Dénonciation directe de la désincarnation des énergies fertiles indépendantes par le système, de la récupération galvaudée des talents subversifs forts et autonomes pour en recomposer un indigne patchwork mâtiné et dénué de tout caractère, force, idée ou inventivité propre, agglomérat synthétique ou ersatz mou prétendant amalgamer la créativité des forces réelles, des génies, ou représentation vidée de sens dont ne reste que la triste boursouflure vide, les assauts ne manquent pas dans cette maestria elle-même récupératrice mais prouvant que récupérer voire même piller les mythes peut en enrichir la portée allégorique.

Ainsi, Beef, monstre de Frankenstein sans âme, mollusque gras molasse efféminé et crétin est le symbole évident de cette hybridation exsangue, aboutissement suprême et théoriquement idéal du pressage jusqu’à la moelle des vrais créateurs, forcément provocateurs et alternatifs dans la pensée du grand Brian ; rappelons qu’un des premiers groupes anticonformistes que l’on voit dans le film s’appelle The Squeezed Juice ou Fruit Juice ou the Juicy Fruits, je ne sais plus, peu importe, tout est dit : des artistes pressurés jusqu’à en être vidés de leur jus.


Ce qui prouve que ce genre de règlement de compte pourtant savamment troussé et ayant connu le succès que l’on sait ne change rien à la puissance de l’argent et à l’abêtissement général des gogos que nous sommes puisque possiblement plus encore qu’à l’époque, les planètes musicale ou filmique ou industrielle sont envahies en permanence d’ectoplasmes, pâles copies de copies de copies… Rien n’a changé…

 

Swan, dictateur retranché dans son antre « le Paradise », emblème magnifique des forces cyniques du fric roi et de la décadence néronienne, est rendu séduisant et dominateur par la force de la renommée, son attrait sexuel uniquement fondé sur sa réussite et sa fortune, alors que totalement dépourvu de beauté (n’oublions pas qu’à Hollywood, le plus sûr raccourci pour exprimer la beauté intérieure, « c’est une belle personne ! », comme on le bêle maintenant avec un angélisme extatique, est d’en sublimer l’enveloppe), à la limite du nanisme, même son visage d’enfant surligne sa parenté diabolique et certainement pas l’idéal esthétique des avatars de la mode ou symboles sexuels.

 

Quant au personnage central du Fantôme, Phantom of Hell, dont le visage est détruit par sa propre musique, elle-même défigurée et dont il est dépossédé - Freud s’en frotte les mains -, il est au moins aussi mégalo et amoral que Swan et le masque ou plutôt casque ne parvient pas à cacher la laideur profonde d’un être meurtri car, là encore pour reprendre la représentation de la beauté intérieure, le masque, tel l’épiderme d’un joli minois, ne peut cacher les ambivalences noires… Le basculement de l’idéaliste naïf qu’est Leach au début du film vers un monstre frustré ivre de vengeance dont la rupture morale est totale au moment où il enfile le costume du Fantôme n’est pas le moindre intérêt du film.


Autrement dit, à bien y réfléchir, je me demande si vraiment l’explication du nom de l’appareil le plus geek du moment vient vraiment de là…
Non, hein ?... Ou alors, nous n’avons pas interprété l’œuvre de De Palma de la même façon.