accuphase DC950

Contemplation

accuphase DC950

Dans la saga Accuphase, voici le nouveau DAC Haut-de-Gamme de la célébrissime marque japonais, le DC950

 

En deux mots comme en cent (disons mille, je sais que je suis bavard) :

 

Quel choc !

 

La rencontre avec le DC37 en avait déjà été un (choc !), car depuis des années que nous écoutions des DACs souvent plus chers et qui ne nous emballaient guère, le DC37 s’était imposé d’emblée, sans aucune hésitation, unanimement, à la fois autoritaire et subtil, incarné et plein sans jamais forcer le trait, et des mois après la rencontre inattendue, aucun poids lourd n’est venu remettre en question sa suprématie à l’exception du Kassandra II de la marque chypriote Aries Cerat remarquable mais pas simple à loger.

 

D’où l’envie de tester le royal frangin du DC37 : le DC950

 

Qui est diabolique.

 

Avant toute chose, il y a toujours le cérémonial du déballage car, avec tout Accuphase, c’en est un.

 

Emballage très bien pensé, premier pan de noblesse, on extirpe l’objet par un support muni de poignées très pratiques, on ôte la protection en tissus pour découvrir le bois vernis à faire pâlir des ébénistes séculaires.

 

Et toujours cette sensation d’une densité de bunker tant l’assemblage mécanique est robuste.

 

On pense ce qu’on veut de la proposition esthétique antédiluvienne des Accuphase, mais à ce niveau de finition, elle en impose de toute façon.

 

Puis on le branche.

 

Et on plonge immédiatement dans un océan émotionnel qui pourrait nous noyer facilement, tourbillons de plaisirs et geysers de sensations, on le sait d’emblée, sans l’ombre d’un doute, d’une hésitation, d’une remise en question (sauf de tous les DACs écoutés jusqu’alors) : on est en présence d’un référent.

 

Faut dire qu’on n’a pas lésiné sur la première installation choisie pour le test :

Nouveau Drive Lumin U1 + Grandinote Shinai en alternance avec Accuphase E600 et les sublimes AVA de ppfff, le tout câblé en Tim-Référence de nos camarades d’Absolue Créations. Nos essais comparés nous amènerons à rester sur l’entrée USB tout à fait remarquable.

 

Totalement anti-spectaculaire ou racoleur, le DC950 est à la fois somptueux, d'une sensibilité à fleur de peau et d'une densité permanentes, ce qui signifie qu’il préserve l’évidence organique sur les notes les plus faibles, mais est capable de pousser les murs quand il le faut.

Modulation à tous les étages, des decrescendo jamais entendus, une véritable expérience troublante de vivre cette atténuation progressive des incursions dynamiques, une capacité à structurer la mise en scène architecturée par les musiciens (quand c’est le cas évidemment).

Ainsi, la théâtralité inouïe du génial « Anarchytektur »  d'Einstürzende Neubauten (16/44) où soudain la puissance tellurique explose mais tout en maintien, donnant presque l'impression d'une moindre dynamique que d'habitude (même si nous n'avons pas éprouvé le besoin de comparer) tant c'est contrôlé, accompagne des effets de scène millimétrés, une prise de possession de l’espace multidimensionnel transformant l’œuvre en une scénographie palpable visible car c’est à ça que nous invite l’ensemble qui nous transporte : on est au spectacle, on voit cette chorégraphe jouée dans un théâtre pourtant synthétique, le show est total par son intensité physique, sa folie perturbante soulignant l’expressionisme parfois glaçant et toujours envoûtant d’Einstürzende Neubauten.

 

Les jeux de boisé d'un naturel suprême sur le Quatuor ° 8 opus 110 de Shosta par Borodine (1960) en HR ne forment plus un disque d’accrétion mais une matière noble qui soutient les modulations curvilignes des cordes où le grain des archets fleure bon la colophane, totalement débarrassé de l'acidité habituelle révélant une hyper expressivité dans le haut du spectre, une douceur fruitée, des vibratos sensibles délimitant l'espace de chacun, des nuances sur les vagues entremêlées mais ici si parfaitement délimitées dans la vérité de timbre et de matière de chaque instrument.

 

Il faut redire que la façon de l’ensemble (Lumin U1 + DC950 + Grandinote Shinai + ppfff AVA) de délinéer les espaces sonores sur ce quatuor de Shosta, ou sur les harmoniques sublimes et la vocalité frémissante de Janine Jansen jouant Debussy où Yves (les habitués comprendront) pensait écouter un fichier HR (pas du tout) ne connaît aucun équivalent, sauf à la rigueur en vinyle.

Même sensation des matières créant leur propre structuration spatiale dans l'orchestre de Mason Bates (HR) où, évitant la plus extrême confusion, la lisibilité impose une vérité de chaque instant plus structurée qu'au concert.

Inflexions prodigieuses dans l'extrême grave sur « Why » de Dani Siciliano (16/44) où j'ai vu mes collaborateurs bondir sur des notes d'infra grave jamais entendues et là poussées avec force. Sur le même titre, le piano devient un vrai piano, prenant place très en devant des enceintes, alors que les voix sont plusieurs mètres derrière, les « re-re voicodés » parfaitement étagés et quasiment exempts des distorsions qu'on a l'habitude d'entendre, en dépit d'une hygrométrie à 25%, un record bas au magasin qui durcit la restitution.
Là encore, la réalité de la scénographie composée avec maestria par l’ingénieur du son prend tout son sens…

 

Mêmes constats sur « keep me in your shake » extrait d’Adrian Thaws (HR), où nous sommes surpris d’entendre au bout de quelques mesures une voix parlant distinctement et jusqu’alors entremêlée au débit si particulier de Tricky qui s’enrichit d’une densité nouvelle, d’un sens de l’articulation au service du mot, un phrasé véritable et unique. Le génie du son du Kid est ici parfaitement inscrit, comme le dit un auditeur indépendant venu nous rendre visite, dans une quatrième dimension, au-delà de la prise de possession de l’espace et du temps où les gémissements entre sensuels et douloureux de Nneka placée nettement en arrière et comme en surplomb du Kid, prennent un sens profond dans les courbes narratives de l’opus. Mais la plus grande surprise vient précisément des battements dans l’extrême grave déphasé (Shake) qui dans le meilleur des cas passent de droite à gauche en semblant creuser le sol et avec le DC950 partent loin derrière la ligne de front principal pour revenir à gauche avec une totale séparation des lignes harmoniques des battements et de l’effet d’infra abdominal qui suivent un chemin différent pour se rejoindre au final. Stupéfiant. Là encore, grâce aux AVA, bien sûr, l’effet ne s’entend pas partout.

 

C’est d’autant plus intéressant que le DC950 ne sublime rien ; à preuve « Strange Fruit » extrait de New Moon Daughter (HR) de la grande Cassandra Wilson où précisément un mixage très audiophile (au sens où tous les effets sont appuyés et donnent une sorte de gros son en apparence très buriné et précis) révèle des placements dispersés au bonheur dans l’espace qui n’en constituent jamais un ni plausible, ni réinventé, mais simplement grotesque, une trompette qui fait des allers-retours d’avant en arrière dans un tuyau évasé, une guitare de dimension surnaturelle et une voix placée à peu près n’importe comment, surlignée à l’excès par une présence surchargeant une interprétation déjà pas très sobre au moins compensée par une richesse de timbre, une profondeur vocale qui pardonne beaucoup à un surjeu façon Sarah Bernhardt d’autant plus regrettable que Cassandra Wilson est indubitablement une immense artiste.

 

Et dans le même exercice, le « tango till they’re score » de Madeleine Peyroux (HR) révèle au contraire une complicité pleine d’humour entre les musiciens, tous à leur place, sans emphase en dépit d’une mise en onde légèrement outrée, le DC950 enrichit copieusement le timbre de Madeleine, sépare nettement la chanteuse de « l’environnement de la contrebasse » mettant en valeurs des nuances de chants, des sourires dans la voix, des clins d’œil, une distance lyrique évitant de se prendre au sérieux, c’est absolument jubilatoire !

 

On continue ?

Allez :

 

Le piano de Dariil Trifonov dans les études transcendantes de Liszt (HR) acquiert une dimension physique donnant un poids et un aplomb plausible à l’instrument qui prend place dans la pièce sous le déferlement rythmique des phalanges d’acier du jeune prodige et révèle qu’avoir la tête dans un piano n’est pas promesse que de beauté, lorsque les entrailles s’entendent comme c’est la cas ici. Mais quel beau disque, indispensable !

 

Le 5ème mouvement du concerto pour violon de Ligeti sous les doigts agiles et espiègles de Patricia Kopatchinskaja et la direction de Peter Eötvös prend un sens différent et en devient facile, tout en nous contraignant à une concentration de chaque seconde tant les idées se bousculent, les élans foutraques, les fougues inspirées, l’ironie jubilatoire, le tout dans un festival de couleurs, le violon de la demoiselle si à son aise dans l’exercice alambiqué, ardu, est concrètement implanté dans la pièce, tout comme les éclats de gemme d’un orchestre au moins aussi inspiré par son chef qui, lancés dans un dialogue anti-neurasthénique, diffusent un bonheur tout à tour frémissant, puissant, errant, amusant, perturbant, enthousiasmant, décryptant avec une facilité dé-concertante cette apparente farce grimaçante ou maligne.

 

Le Chant de la Terre, version Ludwig / Klemperer, « der Abschied » est si bouleversant, placé par le DC950 et le système complet dans Kingsway Hall, un saut dans le temps presque dérangeant nous invitant à suivre les mouvements de Christa Ludwig dialoguant avec les musiciens très exposés par le choix de direction d’Otto Klemperer où soudain apparaît qu’ils ne sont pas infaillibles, même dans le prestigieux Philharmonia, des petits instants d’hésitation, des notes un peu écourtées ou tremblées donnent une humanité plus vive encore à ce bouleversant moment de musique, on regarde les musiciens disséminés en profondeur dans la grande salle chacun dans son espace, répondant à la plainte frémissante de Madame Ludwig, car Klemperer n’a pas voulu un écrin tel Bruno Walter pour l’immense Kathleen Ferrier, mais un échange où chacun prend la parole, participe, enrichit le texte.

 

Anne-Sofie von Otter chantant « Pierre » accompagnée par Brad Meldhau (streaming HR depuis Qobuz) suggère un instant d’intimité si soutenu que la rue bruyante qui jouxte le magasin semble s’imposer le silence, car la densité des silences habités sculpte jusqu'à l'espace extérieur. Le DC950 retire toute préciosité à l’exercice de la noble Anne-Sofie, met en exergue sa minutie délicate, le respect du texte, le chant irréprochable et débarrassé de tout accent, encore un moment d’exception. Et bien sûr, le devoir de se lever pour un baisemain lorsque la dernière note s’éteint lentement, remercier Madame Von Otter pour sa trop brève visite.

 

Le mystérieux « Transit » de David Sylvian (16/44) voit la dimension ténébreuse accrue encore par la très grande définition du DC950, le clair / obscur révèle une trame plus fine, un grain plus délicat et une gamme de gris plus veloutée, un verdict impressionnant.

 

Et enfin, à la demande d’Yves, nous allons aussi écouter Bridge n°1 de Marc Ducret et ses complices où les astuces, complexités, croisements rythmiques ou harmoniques, les échos de chaque musicien dans les angles détors de l’autre, renforcent la sensation d’une complicité faite de sourires mais aussi de niches et clins d’œil, d’idées très écrites et de petites fantaisies créatives dans les espaces de liberté qu’on découvre soudain plus nombreux.

 

Je pourrais continuer longtemps comme ça car chaque disque révèle des pépites créatives, des trésors enfouis parfois, sans jamais transformer à la mode « hifi » l’ombre en lumière, mais faisant apparaître un délicat modelé dans les parties sombres, des jeux glissants de lumière dans les éclats solaires, des liens coloristes dans une palette infinie et infiniment changeante, mettant en évidence des inepties parfois aussi, aberrations de prise de son ou mixage ou masterisation ou pire encore, révélant qu’un artiste bien aimé est en fait assez pâlot, mais tant pis, tant que le lien est artistique, telles précisions musicales sont les bienvenues !

 


En outre, l’écoute du DC950 est une vraie expérience qui donne tout son sens à AVA et confirme qu'il est urgent pour moi de passer au Grandinote Essenza ou à l’A70 Accuphase...


C'est curieux ce constat que quelques marques (rares encore) depuis quelques années font enfin l'effort de comprendre l’essence de la musique. Quand je pense à la déception à l'écoute des références établies, je me dis que le fossé se creuse de plus en plus entre la haute-fidélité auto-contemplative et celle qui n’oublie pas son rôle premier.

 

Un de nos auditeurs a dit : « ce DAC m’amène quasiment à reconsidérer mon rapport à l’art. »

                                                                                                

Je vois ce qu’il veut dire et incontestablement l’arrivée de cet objet au milieu d’une chaîne de référence sans aucun équivalent amène inexorablement à une ouverture d’esprit réconfortante, non seulement sur un plan musical mais, en ce qui me concerne, dans ma philosophie de travail où j’attends assez peu de miracles de la part des grandes marques.

 

Mais avant tout, le DAC DC950 au sein de la composition du test donne définitivement tort à ceux qui estiment que la vérité de la musique passe uniquement par le concert : on ne peut plus nier à l’écoute d’un tel système le travail étonnamment abouti que le musicien ne peut pas procurer au live sans privilégier le premier rang dans le cas du classique ou du jazz acoustique en admettant qu’il ose la même prise de risque que dans l’intimité d’un studio, et que le musicien de tout autre type de musique ne pourra pas reproduire avec la même minutie architecturale dans le cadre de toutes les créations électriques, électro-acoustiques, ou électroniques. Et j’affirme même qu’à prestation égale, on jouira chez soi de nuances coloristes, rythmiques, sensibles, imperceptibles au concert ouvrant sur des émotions divergentes et complémentaires mais ni plus ni moins fortes.

 

Deux vérités différentes, aucune inférieure à l’autre.

 

 

A la lecture de tout ce que nous pourrons dire, beaucoup hausseront les épaules en disant « ben oui, on l’a déjà entendu nous aussi ».

Je ne crois pas non, il y a ces instants, comme je le disais plus haut, où on bascule de l’autre côté du miroir, et ça, personnellement, en plus de trente ans à explorer la musique et sa reproduction, je l’ai peut-être vécu trois ou quatre fois dans des instants extatiques propices et pas forcément reproductibles ou partagés.

 

Avec la chaîne en question ci-dessus, si, incontestablement.