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Björk, Vulnicura

30/01/15

Björk, Vulnicura

Par Alain


La sortie anticipée en téléchargement du neuvième ? (Doit-on compter le tout premier en 77 et les BO de films ?) album de l’Islandaise géniale a évidemment aiguisé notre appétit et c’est avidement que je me suis jeté dessus, sans rien en savoir, même si après plusieurs écoutes, déçu, curieux, dérouté, enchanté, secoué, j’allais me mettre un peu à la pêche aux informations et confirmer que mon ressenti avait un sens, une trame, des fondations.

Pourtant, franchement, à la première écoute je me suis arrêté au début du 4 ème titre après avoir subi en m’ennuyant ferme les deux premiers que je trouvais sirupeux et pleurnichards, présence de cordes envahissantes au développement banal, sans idée neuve, chansons inutilement étirées et qui plus est faisant regretter la lave de la voix de Vulcain de Björk autrefois.

Le court 3ème titre, History of Touches, redonne un peu d’espoir, ritournelle incisive, sonorités gentiment déglinguées, un rythme plus vif, mais le début du suivant, Black Lake, retombant dans la logorrhée des premières plage, j'ai abandonné.

Puis quand même, j’aime Björk, j’adore son œuvre finalement peu imitée, j’ai eu le bonheur de rencontrer très jeune(s) la minuscule géante qui crie très fort, à l’occasion d’un boulot sur un clip, et même quand Björk est en petite forme, elle reste une artiste à part, même si Biophilia et ses gadgets m’avaient copieusement agacé.

Donc, j’y retourne, magasin fermé, l’heure du déjeuner, concentré, repars de Black Lake.

Et découvre sidéré la suite d’un album magistral, enfin un monument à la hauteur d’Homogenic, n’en déplaise aux boudeurs ! On pourrait aussi y entendre une suite de Vespertine et Medulla, aucun intérêt à récolter des références chez une artiste qui précisément cherche inlassablement en s'entourant de collaborateurs souvent renvouvelés dont elle sublime le talent en le réoriantant avec génie vers son univers sans aucun équivalent !

Car passé le premier tiers langoureux de Black Lake s’installe un espace sombre et complexe, vagues de sonorités souvent graves (je veux dire : exprimant la gravité et dans divers sens du terme),  venant chambouler le climat simple du haut du spectre, majoritairement tenu par les cordes, qui vont peu à peu et pendant tout le reste de l’opus, étayer la voix, les voix, les accompagner en tierces, détorsions, sourires ou grincements, en soutenir les failles, virevolter autour d’idées mélodiques et vocales sublimes et d’une audace folle, de tendue, virtuose, sinueuse à des attaques d'acide brut, suppléant la puissance de naguère à coups de scie tranchant l'oreille, étirements oblongs et entortillés d’une pertinence et émotion permanentes d’autant plus touchantes et étourdissantes que je décide de ne faire aucun effort pour comprendre les textes, n’en saisis que quelques bribes dans les instants hachés, les Rimur où l’accent ne masque plus le mot, et ressens avec d’autant plus de force l’invention lyrique qui magnifie l’expression vocale avant tout comme lien organique, instrument improbable et hautement prolixe en plus de raconter, très impliquée, une histoire intime.

Mais c’est possiblement dès Family que ce disque impose l’évidence d’une création suprême, frétillement de cordes à peine dissonantes entrechoquées très vite par les déflagrations d’un forgeur d’étoiles, d’une robustesse à casser les haut-parleurs et le plexus créant une relation physique directe à la voix, interdisant l’indifférence, projetant sensuellement dans nos bras, par la violence de la sexualité torride, la petite bonne femme vibrante.
Rapidement les fusées de cordes deviennent frénétiques, discordantes, haletantes, installant une structure rythmique d’une diversité sidérante confusément érotique que le chant traverse véhiculant avec force la lame passionnelle pour autant comme un conteur témoin.
C’est un très grand moment, possiblement un sommet de Bjork !

Or, tout ce qui suivra dans l’opus est de la même veine dramaturgique, tyrannique déluge émotionnel, pas une seconde de relâchement dans l'alternance imprévisible de contrastes effrayants, angoissants, amour et fureur, profusion rythmique hallucinée en ruptures sidérales, le vide du coeur vibrant de doute ou chaleur, fuseaux de feu, frappes de marteau ou fugues de quelques mesures dans les jaillissements percussifs hystériques, timbres illuminés ou fantasques, et cette verve physique abstruse nous conduit non pas au bord, mais au fond du gouffre de l’humain et ses perceptions mutilées, via des éclats d’arrangement variant sans cesse de subtilement à très brutalement les codes de l’ensemble, arythmie des jeux tranchant les nœuds gordiens de la beauté ou la souffrance amoureuse inextricables, cordes, chœurs et fondations électroniques utilisés en flèches viscérales, séismes torpides des corps fulgurants ou brise nostalgique caressant une faille impudique, lourds fleuves de glaces arpégés de bangs dévastateurs, on sent aussi dans cet album herculéen la présence magmatique de l’Islande, le besoin d’un retour aux sources, aux geysers culturels, on sent Sibelius (Finlandais, je sais) dans ces dérives de plaques lithosphériques, ce bouleversement du cœur amoureux, ces meurtrissures qui chamboulent l’âme à amplitude tectonique, et l'opus s'interrompt d'un coup, une coupure sèche comme une panne brutale, c’est beau, envoutant, émouvant, enrichissant, de ces œuvres si rares dont on sort repus mais chancelants, un peu plus intelligents, sentiment d’avoir participé à une plus-value humaine et didactique, un petit instant de l’histoire de l’art.

Puis on comprendra en jouant le curieux que c’est un album de rupture, catharsis quasi anthropologique pour mieux lécher les plaies, mais franchement on se passe facilement du mode d’emploi, c’est musicalement d’une richesse qui signe le retour à l’acmé d’une star unique et inégalable.

Ne mégottez pas et préférez évidemment la version 24/96 au Flac 16/44, nous avons les deux et la comparaison est cruelle, simplification dynamique et harmonique, les hallucinantes errances ultra-léchées dans le grave devenant confuses, même si je suppose que sur beaucoup d’enceintes hyper-chères, cette zone de travail explorée avec la rigueur d’un géologue deviendra ronflements bourbeux et enflures huileuses.

Nous c’était sur un ensemble ppfff, I88 + Ada et c’était puissamment poignant.