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La Flûte enchantée, une délicieuse jeune femme, NIN et Johnny Cash

Novembre 2010

 

La flûte enchantée par René Jacobs, NIN et Johnny Cash, DM Sith


Par Alain

 

Ce n’est pas si fréquent qu’une jeune femme seule pousse la porte des magasins de hifi.


Hélas.

La technique ne les intéresse pas, dit-on. Je ne sais pas, c’est possible. Le matériel surement pas pour la plupart en effet, ce en quoi elles ont bien raison : ce n’est pas intéressant. Seul le résultat devrait compter.
Pour autant, peu de jeunes femmes admettent qu’il est nécessaire quand même d’avoir un beau système de reproduction pour comprendre la musique ou, à tout le moins, ne pas trahir le sens voulu par l’interprète. Je les aime beaucoup (les femmes… ah oui les interprètes aussi, surtout quand ce sont des femmes !), mais je ne suis pas forcément toujours d’accord avec elles. Même si je déteste les généralisations…


Donc, s’il est rare qu’une jeune femme pousse la porte d’un magasin de hifi, c’est encore plus rare que ce soit une très charmante demoiselle !
Suis-je avare... Une jeune femme craquante à faire douter un bataillon de moines !


- Et Mozart alors ?
- Ça vient, ça vient !


Ce n’est même pas moi qui l'ai accueillie, cette vertigineuse demoiselle (vraiment très grande !) accompagnée d'un tout petit chien, elle qui m’a ému, mais mon vieil ami qui vient tous les jours me donner un coup de mains ou partager des instants de musique....


Lui :
- Il est mignon votre... euh... Votre... euh...
Elle :
- Un chien, c'est un chien !
Lui :
- Ah oui, euh...
Elle :
- Ce n'est pas un rat ! Un tout petit chien, certes, mais pas un rat !
Lui :
- Ah, hum, oui, bien sûr... Évidemment... Hum...


... Et qui a aussi été ému !
Avant moi, donc.

Aussi et inévitablement, parce que nous les mecs on ne se refait pas, quand il s’agit de proposer un système à une jeune femme fine, drôle, très séduisante et d’un mètre quatre-vingt cinq au bas mot, accompagnée d'un délicieux toutou, évidement, on en fait trop.
C’est sa faute aussi, pousser la porte en disant : « je viens chez vous parce qu’on m’a dit que vous êtes les meilleurs », bon d’accord, c’est vrai ! Mais c’est pas des trucs à nous dire…


Pas à moi !


- Et Mozart alors ?
-  Ça vient, ça vient !


Bref, quand après quelques disques déjà assez inhabituels dans les choix d’une jeune femme de… moins de trente-cinq ans en tout cas, la demoiselle superlative (et si jolie et si drôle et si… oui bon, ça suffit) déclare soudain :


- le prochain morceau, si ça ne vous ennuie pas (elle est exquise !) sera de Johnny Cash.
- Ah bon ?
- Euh… oui… Ça pose un problème ?
- Non non, je suis juste un peu surpris : je ne me serais pas attendu à ce que vous aimiez Johnny Cash, pas vraiment de la musique de votre génération.
- En fait, je ne connais pas Johnny Cash, c’est seulement un morceau que j’ai entendu à la radio et qui depuis me bouleverse à chaque fois que je l’écoute…


Et là… Ben oui, c’est là qu’on ne peut pas s’empêcher de frimer, briller, pavoiser ! Une ouverture enfin :


- Ah, alors il doit s’agir de Hurt, n’est-ce pas ?


Effet garanti !!!


- Euh… En effet, comment le savez-vous ?
- Bah, s’il ne doit y avoir qu’une chanson de Johnny Cash quand on n’est pas spécialiste, c’est probablement celle-là… Ma préférée !
- Vraiment ?
- Oui, sans aucun doute, ne serait-ce que pour son histoire !...
- ...
- Connaissez-vous l’histoire de ce titre ?
- Non…
- Voulez-vous que je vous raconte ?
- Avec plaisir !


Pas un truc à me dire non plus !


Alors je me lance, explique, pérore : derniers enregistrements de Johnny Cash gravement affaibli, produits par Rick Rubin, producteur de Rap et de Metal, avec qui JC va sortir la série American Recordings, majoritairement faite de reprises, dont American IV : the man comes around, au sein duquel on peut entendre : Personnal Jesus de Depeche Mode et…
Hurt de Trent Reznor
… Qui sera aussi le point d’orgue de la magnifique compilation posthume de JC : Unhearted !


Je raconte à la demoiselle majuscule qui est Trent Reznor, ce perturbateur du rock indus gothic ou plus précisément du Métal indus, via Nine Inch Nails dont les lecteurs de cette chronique ont déjà vu parler (ben oui !) et savent que je suis total fan !


- Et Mozart alors ?
- Ça vient, ça vient !


Je relate mon amusement teinté de dépit (je raconte bien, non ?),  le jour où, au cinéma, je m’aperçois que la chanson en question, chantée par Johnny Cash, est exploitée par Nike, ou la capacité de récupération par le système de deux rebelles caractérisés !


Alors nous écoutons ensemble, très émus, la superbe et très désarmante version de Cash
… Je vous la recommande, c’est une chanson de référence, vraiment…


Je suis comblé de cet instant et remercie la demoiselle singulière de m’avoir fait redécouvrir cette chanson par Cash, ses derniers albums, même si ce n’est pas ma culture naturelle… La voix de ce grand chanteur - une icône de la country, du folk, rockabilly, blues, que sais-je encore ? – tremble, vibre ; faible, épuisée, incantatoire, elle est si chaude, si évocatrice, si puissante en un sens. I’ll find a way dit la dernière phrase, une phrase qui pourrait être d’espoir, ou une façon de dire à celle qu’il a tant aimée : je vais te retrouver… Un grand moment de musique !

La plus belle chanson du siècle dira un animateur allumé sur France Musique quelques semaines plus tard.
Ça me permettra de m’apercevoir de quelques infimes changements de textes entre la version Reznor et la version Cash


… écoute suivie – avec accord empreint de curiosité de la noble demoiselle - de la version apocalyptique de NIN


La vraiment très jolie demoiselle acceptera alors (et appréciera sincèrement, avec des mots qui ne mentent pas !) de découvrir un titre plus… euh… vertigineux, extrait du même album, The Downward Spiral (cf plus bas), en l’occurrence : Eraser


Je suis secoué parce que ce partage en musique n’est pas si fréquent, pas sur cette musique-là, offensive et déchirante, pas avec une inconnue, pas venant d’une inconnue…
Un beau moment. Il n’est pas si fréquent que j’ose Nine Inch Nails dans mes présentations.
Puis la demoiselle sortira à ma grande surprise la B.O.F de West Side Story !


- Ah bon ?
- Euh… oui… Ça pose un problème ?
- Non non, je suis juste un peu surpris, je ne me serais pas attendu à ce que vous aimiez ce…


Je me répète ??? Oui !
Mais quand même, je lui ai raconté la belle version tardive par Bernstein lui-même, un cadeau de Deutsche Gramophon, les prises de bec avec Carreras…


Parce qu’il fallait bien que je continue d’essayer de briller…


Voilà : de beaux instants de communion, la vertu qui brise la passivité parfois égoïste de l’écoute de la musique.
Bon, la superlative demoiselle a sans doute une vie, elle a choisi une fort jolie chaîne , (pour ses qualités musicales en tout cas !) et, après son départ me restera la musique…


Allez, soyons sérieux, parlons-en de la musique :


Ah ! Mozart enfin, et sans aucun lien avec ce qui précède, au détail près de l’enchantement !
Une Flûte Enchantée donc ?


Comment ? Il va nous parler de cet opéra bavard (et, hum un rien misogyne et raciste, non ?), loin d’être le meilleur de Mozart en plus ?


Oui !


Dans la récente et rafraîchissante version de René Jacobs chez Harmonia Mundi.
Daniel Behle, ténor, est Tamino, Marlis Petersen, soprano, est Pamina, Daniel Schmutzhard, baryton, est Papageno, Sundae Im, soprano, est Papagena,  Anna-Kristina Kaappola, soprano, est la Reine de la Nuit, Marcos Fink, baryton-basse, est Sarastro, etc…


On le voit, pas de stars à l’affiche, et c’est tant mieux : on sent une troupe rodée donnant beaucoup de joie de vivre à une œuvre qui est quand même un peu une scie et qui, débarrassée de tout combat d’ego(s) de stars, laisse la place au pur bonheur d’écouter Mozart «comme si on y était !».


Ici pas de coupes amaigrissantes dans les longs dialogues et pourtant ça glisse tout seul dans l’oreille et le cœur, musique sautillante, chants enjoués, dialogues quasi lyriques, c’est revigorant et riche et facile et léger ; sans doute les bruitages amusants et quelques interventions musicales dont je n’avais pas souvenir n’y sont pas pour rien.


La vivacité, voire l’urgence de l’ensemble participent évidemment de l’expressivité générale autour d’un orchestre ardent, coloré, animé, énergique et délicat à la fois, un orchestre décidément magnifique au son particulièrement extraordinaire et transparent ici ! Le piano-forte qui vient lier l’ensemble de l’œuvre est surprenant mais très agréable, renforçant cette impression délicieuse de baigner dans un instant d’histoire.
Un coffret luxueux, à la présentation soignée et la documentation fournie (de ces choses qu'on perd en téléchargeant des fichiers), une prise de son précise, lumineuse et dynamique (quelques minimes duretés sur un système vraiment transparent peut-être ?) font de cette production une sorte de référence !
Bon, je n’ai sans doute rien dit d’autre que les critiques officielles, mais j’en avais envie.


Allez, changement de genre.


DM Stith, Heavy Ghost.

Les connaisseurs vont se moquer : c’est paru il y a quelques mois déjà. Ouais, certes, mais ça ne retire rien à la qualité, n’est-ce pas ? Je vous parlerai du dernier Tricky ou de Timber Timbre plus tard.
    
Un album varié et pas toujours facile (d’un américain peu connu), curieux car, comment dire… peu prévisible, erratique, d’une densité noire, une succession d’atmosphères habitées de spectres sombres, Heavy Ghost révèle en outre une voix charnelle d’une qualité oubliée : David Michel Stith.
Un album de chants délicats, profonds et pourtant enrichis d’arrangements sobres en apparence et riches à l’arrivée ; on peut penser parfois, dans des compositions nébuleuses, labyrinthiques, à Radiohead mais sans le côté synthétique, ou à quelques classiques modernes, Chosta ou Britten par exemple.
Textures bigarrées, univers hétéroclites parfois dans un même morceau, une voix accablée survolant le tout, façon Bowie dans l’inclassable Outside, les variations d’orchestration de Stith semblent s’inspirer de sources diverses mais s’en éloignent en quelques mesures pour au final ne ressembler à personne.
Hautement recommandé !

Et puis après avoir évoqué The Downward Spiral de NIN plus haut, il faut bien que j’en parle un peu :


Opus paru en 1994, enregistré dans la maison où Sharon Tate fut assassinée par les disciples de Charles Manson (déjà, ça met dans l’ambiance !), The Downward Spiral est une perle de précision où chaque millième de seconde, chaque souffle, chaque virgule, et surtout chaque couleur sonore a fait l’objet d’une attention obsessionnelle, possiblement cathartique !


Album souvent violent, ténébreux, désespéré, d’une densité de peu d’équivalent et qui ne laisse nulle place à la respiration de l’auditeur dérouté, il raconte le tourment, la douleur et l’enfermement suicidaire, nous engonce dans un univers névrotique, suffocant, sale, et souvent dérangeant, surtout si on se concentre sur les textes.
On y parle quand même de meurtre, de suicide, de sexualité comburante, de l’abyme intérieur, de la mort symbolique de Dieu, de la plongée noire en soi-même dans la dépression et la peur, de la perte de la pureté de l’enfance… Une violence organique donc et non pas dirigée vers l’extérieur, foin de toute apologie meurtrière contrairement à ce que quelques mous du cerveau avaient dénoncé à l’époque…

 

Les sonorités viennent de partout ; le Steinway côtoie sans souci des frappes de guitares abrasives, le disco barré bascule vers l’incantation décollant en vrille, Closer est particulièrement significatif avec son refrain assenant une sexualité provocatrice conduisant à la sublimation de soi : "My whole existence is flawed / You get me closer to God"


Chaque instant de cet album prison, symphonique, rapproche de la déchéance et l’abandon de tout !
Ainsi, The Downward Spiral implose de cris de désespoir et de douleur et conduit pas à pas vers le sublime Hurt, chanson proche d’une ballade (euh… dans la version Cash en tout cas), plus dépouillée, névrosée, évoquant l’automutilation libératrice et l’enfermement dans la drogue…


Bon, raconté comme ça je comprends que ça ne donne pas envie, on est loin de la fraîcheur de la Flûte enchantée par Jacobs et de toute façon ce n’est probablement pas pour le même public.
Mais c’est clairement un album puissant, inventif, léché, au son énorme, obsédant, impliquant, physique et émotionnellement chargé, que personnellement je place sans hésiter aux côtés de mes chers classiques…

 

Bon… Salut et à la prochaine ! Je vais essayer de trouver le temps de parler des derniers quatuors de Beethoven par Tokyo chez Harmonia Mundi, sublimes et ouvrant une modernité remarquable à ces opus tardifs, ou encore les très singuliers quatuors de Viktor Kalabis chez Praga, ou encore «Original Pimpant» d’Emile Parisien, formidable disque de Jazz, parfois un peu âpre ou acrobatique mais novateur et passionnant, une déstructuration des codes où tous les musiciens vont enfin dans le même sens ! Bien foutu techniquement qui plus est !…