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Parisien, Tricky, Neneh Cherry, Cassard

26 ctobre 2014

 

Emile Parisien Quartet, Tricky, Neneh Cherry, Schubert par Philippe Cassard

Par Alain


Emile Parisien Quartet, Spezial Snack
Julien Touery (piano), Ivan Gélugne (contrebasse), et Sylvain Darrifourcq (batterie).
Label ACT

J’avais brièvement évoqué il y a quelques années le deuxième opus de ce saxophoniste déjanté et son quartet jazz : « Original Pimpant ».

Qu’en est-il quelques années après cette formidable découverte, ce disque qui revisitait la musique du XXème siècle, une sorte de déstructuration de concepts divers ?

Emile Parisien, on le voit partout depuis quelques temps, Humair, Peirani, Portal, Céléa…

Ne va-t-il pas se brûler les ailes à force de s’exposer ainsi ?

Pas sur cette nouvelle parturition en tout cas !

Après un passage intermédiaire par un très chouette « Chien-Guêpe » qui affinait les sonorités du groupe, notamment la magnifique harmonisation piano/saxo, « Spezial Snack » semble boucler la boucle en restructurant le discours, enfin, si on peut parler d’explosions restructurantes.

D’ailleurs, doit-on absolument considérer qu’on a affaire à du jazz ?
Certainement pas : c’est de la musique d’aujourd’hui au sens large, contemporaine au sens exact, si vigoureusement imaginative et enthousiasmante, loin des foins idiomatiques, convoquant Shorter et Coleman peut-être, mais pourquoi pas Berg et Varèse ?

Cinq plages, cinq fleurons inventifs, malins, extravagants, erratiques et atmosphériques, en perpétuelles oscillations, rythmiques parfois, chromatiques souvent (au sens visuel, les couleurs fusent en feu d’artifice), des variations brutales, sortes de heurts maîtrisés, jamais chaotiques, d’interruptions brutales mais drôles, engendrant, selon moi, un album de photos aux motifs serrés dont les ambiances sont indescriptibles mais plutôt faciles à lire, plus qu’à jouer toutefois car les compositions accidentées demandent une complicité que ne peuvent porter que des virtuoses qui se connaissent par cœur, d’instinct, qui jouent inlassablement ensemble, tellement l’exécution acrobatique est maîtrisée et jamais démonstrative.

Musiques quelquefois un peu techniques, conceptuelles, riches de thèmes et de développements, avec une réussite particulière pour la composition de Julien Touery, un climat oppressant qui s’installe graduellement puis s’emballe dans un long suspens à vif, geyser de folie puissante où les musiciens sont plus que 4 tant l’intensité déployée burine un réseau de fièvre et de transe.
Un batteur qui n’hésite pas à flirter avec le funk, le rock, percussionniste transgenre, il varie ses effets avec une aisance qui tourne au panache, un son de pied puissant qui impose le tempo profond, un bassiste fluide et élégant, un pianiste aux couleurs troublantes ou déglinguées, utilisant toute la gamme du piano et n’hésitant pas à superposer ses doigts agiles à ceux volubiles d’Emile Parisien créant en duo la volupté magnifique d’un instrument nouveau, et bien sûr Emile Parisien particulièrement affuté, brillantissime, dont le son est toujours aussi beau (mais comment fait-il ?) et les dérives lyriques toujours aussi animées, devenant sa marque de fabrique sans pour autant qu’on puisse vraiment déterminer s’il y a un leader au groupe car la fusion est idéale, la place de chacun fondu dans un tout unique, musiciens unis, tendus vers un but qu’ils servent à la perfection, sans jamais oublier l’humour, la distance, la capacité à plaisanter qui donnent cette verve si « speziale » à cette formation plus qu’attachante : décapante, puissante, virtuose, ensorcelante…


Petit regret personnel et burlesque : je me suis pris plusieurs fois à attendre le chant de Marjolaine Reymond sur les dévergondages du Quartet tant la structure mentale, libre, onirique, sidérante semble créer un lien immédiat entre les créativités richissimes de ces artistes supérieurs.

 

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Tricky
Adrian Thaws


Je suis fan de Tricky, je n'y peux rien, c'est comme ça.

Pour ceux qui ne connaissent pas l’enfant de Bristol, Tricky Kid est un des initiateurs de ce style difficile à définir, le Trip-Hop ; il a collaboré avec Massive Attack (pas longtemps, il était mal à l'aise avec le succès et la dérive commerciale du groupe), avec Björk et d'autres et a produit l'extraordinaire premier album de Martina Topley-Bird qui est un instant majeur de ma discothèque, « Quixotic », beau, sensuel, délicat, magique, enchanteur, je le recommande chaudement.

Ça ne m'empêche pas de reconnaître qu'il y a parfois du moins bon chez Tricky, genre Blowback, voire du très discutable (Mixed Race) mais je préfère retenir les puissants Maxinquaye, Pre-Millenium Tension, Nearly God, je ne garantis pas la chronologie.


Qu'en est-il de l'éponyme Adrian Thaws ?

Dans la mesure où on attend parfois d'un artiste important qu'il se renouvelle sans cesse, on va classer cette nouvelle offre dans la bonne moyenne, un assemblage un peu fourre-tout des différentes facettes du galopin ; mais dans la mesure où on accepte de Tricky qu'il tombe un peu dans les manies de Tricky, c'est un disque formidable.


La faille est sans doute qu'il commence très fort, un enchaînement de 4 titres absolument sans faiblesse qui vont sans doute faire pâlir un peu la suite ; le 4ème titre, « Keep me in your shake », n’est pas super original mais Tricky donne le tournis avec la trouvaille stupéfiante d'un effet violent et vertigineux dans les fréquences graves qui est un climat à lui tout seul (à condition que le système de reproduction suive).

Notez que le registre grave est particulièrement travaillé sur l’ensemble du disque, gros son garanti mais dans une composition de timbres soignée !

Alternances de morceaux simples mais groovant à souhait, de ballades sombres, de jets d'énergie ou de fuseaux de tension épuisante (« My Palestine Gril » : du Tricky de la meilleure veine, ce débit inimitable qu’on aimerait entendre plus souvent dans l’opus, une chanson sévère, ensorcelante, inquiétante !), l’enchainement des couleurs du bonhomme, originales, précises, cinglantes ou enveloppantes, tient la route ; en dépit, ça et là, de chenaux sans grande saveur, on parcourt la galaxie Tricky en un seul disque irrégulier, qui définit bien le style du Kid: des sonorités personnelles, des arrangements quasi-minimalistes, un titre, un thème (2 rarement), une couleur !

Pour ceux qui ne connaissent pas ce thaumaturge du son, ce peut être un bon album de découverte, de belles idées, une forme de synthèse, un peu orientée danse, même si on peut regretter de ne pas entendre plus longuement la voix vraiment « space » de Tricky au profit certes d'une bande d'invités attirants.

Un bon cru qui vous donnera, j’espère, l’envie de découvrir plus loin le parisien d’adoption.

 

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Et si on restait dans le trip-hop, tiens…

Neneh Cherry, Blank Project.


Oui bon, ça a quelques mois déjà, mais pour une artiste essentielle de la soul qui n’a rien sorti de majeur en 15 ans (quelques participations ça et là notamment avec CirKus qui n’est quand même pas bien passionnant), et enchaîne en quelques mois deux projets totalement originaux, the Cherry Thing en hommage à papa et Blank Project histoire de prouver qu’elle a beaucoup à dire et qu’elle ne craint pas les petits jeunes, je ne vais pas me priver…


Vous ne connaissez pas Neneh Cherry ?
Honte sur vous.

D’abord parce qu’elle est une belle femme, dans tous les sens du terme, et une chanteuse singulière dotée d’un « move » sans équivalent, Manchild (Raw like sushi) quelques souvenirs érotiques en prime sur cet album (Myryam où es-tu ?) puis l’absolument sublime Homebrew avec les titres beaux à pleurer, « Move with me » :

move with me, I’m strong enough
to be weak in your arms
move with me, I’m strong enough
to be real in your arms

… quand même ! et l’apocalyptiquement pudique « Red Paint » suivi de l’inégal album « Man » et le super tube « 7 seconds » avec Youssou N’dour qui éclipse malheureusement  les extraordinaires « feel it », « golden ring » (un lyrisme curieux de guitare espagnole survolant un sfumato de cordes comme une brume issue du désert) et le puissant, très puissant « carry me », et partout le chant sans aucun, je le répète, aucun équivalent de Neneh Cherry.

Blank Project  donc

Enregistré par Four Tet dans une église.

On ne peut pas imaginer une seconde ce que cet album non identifiable va donner, qui s’inscrit en fluidité introvertie dans une sorte de, de quoi, hip hop lent, soul détorse, pop déstructurée ? Comme Parisien désorganise le contemporain, on est ici en mouvement dans une errance fluide, parfois inquiétante, prise d’une passion assagie, assumée, slam, électro, pop et fusion. Les sons plutôt minimalistes, les rythmes, la solennité quasi religieuse sont déstabilisants à souhait.

Il y a dès la première chanson, grave, lente, scandée, posée, au tempo profond, une forme de mysticisme qui s’installe au premier pied de batterie,

Mais aussitôt apparaît le problème de l’ensemble du disque. Le tempo est profond mais jamais on ne va au fond d’icelui. Curieusement, si l'ensemble de l’opus est beau, inventif, ça ne groove pas, il y a quelque chose de plat, un phrasé hypnagogique dans le swing, un rien mécanique, et la sublime chanteuse soul ne parvient pas vraiment à voguer au-dessus de cette machine sophistiquée (l'univers somptueux et poétique de « 422 »), sauf peut-être dans le tourmenté et inspiré « spit three times ».

Le chant de la belle est sincère sans aucun doute, vient du cœur et en frissone, même si la voix semble fatiguée alors qu'elle était parfaite sur l'étrange Cherry Thing, pour autant la vibration est simplifiée, la ligne un peu trop lisse.

Bon, il ne faut pas exagérer non plus : il y a tout de même dans le chant une fragilité sublime, une tendresse bienfaisante qui pose un contraste ambivalent entre la rigueur plastique des arrangements et l’humanité décalée du lyrisme émouvant de la dame.

Donc il faut bien évidemment acheter ce Blank Project parce que c'est original, beau et c'est Neneh Cherry.


Un petit mot de the Cherry Thing : un album hommage à (beau-)papa, en compagnie de musiciens suédois de free jazz (the Thing) (la dame est suédoise), qui donne un truc bizarre, inédit, la juxtaposition réussie de la voix soul et poétique de Neneh sur les dérives emballées du trio. Pourtant, l’ensemble est un peu répétitif à cause des codes du free jazz que des musiciens très talentueux sans aucun doute ne parviennent pas à sublimer vraiment.
L’album est trapu, charpenté, déterminé voire fou par instant, mais ne sort pas d’une sorte de ligne un peu grasse dont on peut se lasser vite en dépit de la frénésie d’un saxo ultra-technique, d’un batteur aux bras d’acier et d’une rythmique structurée comme les fondations d’une centrale nucléaire.

C’est un exercice sans repère, sans équivalent, porté par une chanteuse dont la vocalité irradie la sensualité et l’ironie dans un même mouvement lyrique puissamment empoignant et qui fait regretter 15 ans d’absence d’une artiste absolument irremplaçable.


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Schubert

Par Philippe Cassard
Sonate piano D959
En duo avec Cédric Pescia
Rondo D951
Allegro D947 "Lebensstürme"
Fantaisie D940

Dolce Vita

 

Un disque consacré à l’année 1828, dernière année de composition d’un Schubert très affaibli mais qui, comme libéré de la présence de Beethoven ou pressentant une fin proche, écrit fébrilement et dans une affirmation de soi abrupte : il jette tout et son contraire dans ses figures acrobatiques, ruptures brutales de forme, emballements dynamiques, jets de couleurs, une audace inouïe dont on comprend sous les doigts de Cassard la violence impérative, la peur peut-être.

Car Cassard joue ce jeu à fond, martèle les ruptures, ose les éclats, glisse subtilement dans les écarts d’émotions croisées, jamais les passages tendres ne sont mièvres mais tendus par une sorte de fièvre permanente qui n’est pas précipitation mais urgence, Cassard prend en charge cette brusquerie, cette vision du chaos, et déploie comme un éclairage interne d’une folie soudaine, sculpteur du clavier, sous ses doigts l’esprit et le cœur deviennent matière, il ne craint pas de révéler la chair meurtrie d’un Schubert frénétique, rageur que dévoilent certains passages fusant comme des coups de flingues nous laissant aussitôt au bord du précipice dans des silences interdits ou de longues ondes d’apaisement sans pour autant en faire une figure systématique une posture, il sait exactement quand cette démesure doit céder la place aux nuances, aux reflets du passé proche d’un compositeur jeune, rêveur mais épuisé et meurtri.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir écouté ce dernier épisode schubertien et ses contradictions enfiévrées aussi franchement assumé.

Bravo !

Un petit bémol : la prise de son un peu lointaine gomme légèrement la folie hébétée qui anime les musiciens mais sans que ce soit rédhibitoire pour autant.