Folle Journée 2014

Folle Journée 2014

Nicola B
Jean-François Diotima Frank
2 février 2014


Une nouvelle édition de la Folle Journée vient de s’achever.

Le thème ?

Des Canyons aux Etoiles ou l’Amérique au sens large.

Je n’ai certes pas pris beaucoup de concerts cette année, emploi du temps oblige, mais je suis très satisfait de ma sélection après coup.


Je vous la détaille dans l’ordre chronologique, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.


Premier concert pour moi, le Quatuor Tana, (connais pas…), nous a présenté deux œuvres radicalement différentes :

Elliot Carter : Quatuor n°5.


Le premier violon nous explique qu’on peut assimiler les différentes variations de l’œuvre à ces instants, lors des répétitions, où chaque musicien s’immerge dans sa pensée, sa concentration, ses doutes, n’écoutant pas forcément ce que font ses collègues.

Mouais, bof.  Je ne crois pas que ce soit essentiel. Or, ce genre de mode d’emploi détourne probablement de l’essentiel, la force propre de l’opus qui, ici, est absolue, s’auto suffit sans verbiage.

Pièce âpre, radicale, violente parfois, rarement douce, bigarrée de fulgurances, éclats, clusters, cris ou miaulements parfaitement cadencés, inattendus, sans la moindre redite, on chevauche à cru sur les timbres des instruments, qui parfois saturent tant ils sont éprouvés par l’exercice…

C’est passionnant même si, ayant un peu oublié l’œuvre, je me demande si les membres du Tana sont capables d’autre chose que de scier leur manche !

Eh bien oui ! Ils le prouvent dans le Quatuor n°3 de Philip Glass, dit « Mishima », où, en total contraste avec leur précédente offre, les musiciens ne sont que ductilité, souplesse, élégance, raffinement du boisé et des couleurs, douceurs élégiaques, ils nous emportent dans cette fascination répétitive et pourtant si variée, ne s’attardant jamais sur aucune des manies glassiennes, assumant la pure beauté, sans exagération sans afféterie, au premier degré de la plastique comme ils l’étaient précédemment du grincement.


Superbe, avec en prime le spectacle d’un alto un peu tendu, à la recherche permanente du soutien des autres…
Ah oui, petite particularité : les musiciens suivent leur partition sur des I-Pads dont le défilement est commandé au pied ! Amusant.


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Le Trio « Les Esprits » nous propose du Bloch et du Stravinsky.


Trois Nocturnes pour le premier et Divertimento pour Violon et piano et la Suite italienne (d'après Pulcinella) pour le second.


Adorable, très racé, subtil, particulièrement le piano d’Adam Laloum, un artiste à suivre décidément, ce soliste magnifique prouve ici qu’il est aussi un chambriste exemplaire, ne s’autorisant jamais à prendre le dessus préférant couler des ondes sinueuses, voluptueuses, sous les élans de ses collègues, que ce soit en trio ou en duo, un chouette programme, des musiciens qui racontent l’essentiel avec une plénitude totale, une douceur constante, même dans les fusées stravinskienne, de la musique simple et directe, formidable !

Une violoniste audacieuse parfois légèrement dépassée par l’œuvre mais s’en sortant magnifiquement et avec le sourire : Mi-Sa Yang.
Un violoncelliste un peu plus académique, au son pas toujours superbe (l’estrade ?) mais équilibrant adroitement verve et effets : Victor Julien-Laferrière.


Puis, un concert que nous (euh, j’ai ?) choisi pour l’artiste plus que pour le pro-gramme : Nicola Benedetti (écoutez ses Szymanowski !) joue le concerto pour violon de Korngold accompagnée par Kantorow et le Sinfonia Varsovia.

Mouais…

La belle ne manque pas d’allure (c’est le moins qu’on puisse dire), ni d’aplomb, elle impose une sureté du trait splendide de justesse et plasticité, hélas un peu au service de pas grand-chose, et pas aidée par un orchestre aux sonorités incritiquables mais dépourvu de passion et un chef pas vraiment impliqué non plus.

Bon le concerto n’est pas une œuvre inoubliable mais quand même, certains en ont tiré mieux, Heifetz, Korcia par exemple.

La scie inutile « La liste de Schindler » sera pire, où vraiment seule l’autorité naturelle de la magnifique Nicola (qui, comme son nom l’indique, est écossaise) évite l’ennui total.

Aucun autre intérêt, une artiste probablement de haut vol s’éreintant sur de la variété.


Suivra un « Americain à Paris » sans ferveur, le seul américain des années 20 qui n’a pas le sens du rythme apparemment, c’est gentil mais totalement dépourvu de la moindre idée de ce qu’est le swing, comme un choc insurmontable de culture !


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Quatuor Pražák,

Juliette Hurel, flûte,
et une pianiste que je nommerai pas,

nous ont proposé du Martinu :

Une sonate Flûte / Piano que je ne connaissais pas et que je ne connais toujours pas car, en dépit des tentatives insistantes d’une flûtiste probablement nuancée, nous avons eu droit à un tournoi de chevaliers en armure, le piano oscillant entre forte et super trop forte tout le temps, et à une allure de TGV, contraignant la délicate Juliette à transformer la flûte en biniou.

J’ai failli hurler à la dame au piano qu’elle n’était pas toute seule, « regarde, sur ta droite, il y a une flûtiste souriante qui essaye la poésie dans ce fatras mécanique »…

Bon, on aurait pu lui accorder le bénéfice du doute, supposer que ces deux dames n’avaient pas réussi à se caler lors des trop brèves répétitions

Le problème est que la charge de cavalerie allait recommencer en agressant un Quatuor Pražák bien trop élégant pour cesser de sourire, même si on sentait une certaine crispation du côté de l’alto et des grimaces de souffrance du second violon qui prenait quelques méga décibels dans les oreilles.

La matrone s’est un peu calmée dans le second mouvement, l’adagio de fait plutôt beau. Pour autant pas un instant de phrasé dans les tambourinages de la pianiste et on ne peut accuser l’instrument qui la veille sous les doigts d’Adam Laloum n’était que malléabilité et pluie de timbres.

C’est d'autant plus regrettable que, dans les rares instants où le piano n’a pas de place, tout se détendait soudain et on retrouvait le plaisir à frémir sous les caresses de cette superbe machine à musique parfaitement huilée qu’est le Pražák, perfection du jeu, du ton, des variations exquises, proposant une option suave à une œuvre que l’on peut connaître moins lumineuse, pour ce que j’ai pu en deviner sous le bombardement du piano.

Suis sorti en colère, pestant bruyamment au grand dam de mes compagnons d’infortune qui étaient moins agacés que moi et m’exhortaient au calme, non, certainement pas !…
… Et nous avons rejoint la salle 800 places pour un concert qui, fort heureusement, était irréprochable autour d’un programme pourtant pas évident :


Orchestre de Pau Béarn (c’est drôle, ça ne sonne pas comme Philharmonique de Berlin, ou Chicago Symphony Orchestra…) dirigé par Fayçal Karaoui.

Dutilleux, Métaboles


L’évolution des phrases, lente, en fondu-enchaînés, restructurant patiemment et labyrinthiquement des paragraphes musicaux sinueux est à la fois foisonnante, colorée, privilégiant tour à tour les différents pupitres pour exploser dans un regroupement final triomphant, exprimant un art des variations consommé en une sorte de vaste concerto pour orchestre magnifiquement servi par une phalange dont on sent qu’elle prend un plaisir fou à jouer devant nous.


Bon, on se coltine à nouveau La Liste de Schindler, aussi inutile que la première fois, si ce n’est qu’il est intéressant de constater une différence d’approche radicale : ici la partition de violon est confiée au premier violon qui, n’ayant évidemment pas l’autorité naturelle, la profondeur de son et la richesse vibrante de Nicola Benedetti, préfère se fondre dans un orchestre nettement plus inspiré, plus mouvant, émouvant que la veille, rendant la page plus supportable.


John Adams ensuite : the chairman dances.


En un mot, c’est jouissif !

Karaoui entre dans le vif du sujet dans un balancement rythmique idéal, swinguant à souhait pour ce parcours touffu, incisif, original, parfois difficile mais si entraînant, si immédiatement parlant, n’ayant pas peur de tourner autour de la note, sourire, déambuler dans cette partition ingénieuse qui, comme souvent chez les américains, est plus compliquée qu’elle en a l’air (pas la liste de Schindler toutefois).

L’orchestre exulte, ose, joue les contorsions successives nécessaires avec une aisance concertante, bravo, vraiment, d’autant que la barre restera haute dans la pièce suivante du même Adams, Short Ride in a Fast Machine

Un vrai moment de bonheur, une musique luxuriante et positive dans une salle dont l’acoustique très mate (j’adore) met l’orchestre à rude épreuve, nous reliant directement au timbre, au grain, à la matière, sans réverbération arrangeante, mais permettant aussi des forte hallucinants sans aucune fatigue ou crispation et en conservant une lisibilité rêvée de chaque instrument.



Puis, après un rapide sandwich servi par une version blonde et un peu schématisée de Salma Hayek (je scénarise un peu le déroulement de la soirée) vient le gros morceau (à 22 h 15 ! ) de l’année dans la même salle :


Messiaen : Des Canyons aux Etoiles


J-F Neuburger, piano
T Némoto, cor
D Ciampolini et F Jodelet, percussions

Orchestre Poitou-Charentes (pas un nom super glamour non plus mais ils ne nous ont jamais déçus !) dirigé par Jean-François Heisser (et son accablement permanent) qui ne nous a jamais déçus non plus, c’est le moins qu’on puisse dire !


Comme le titre l’indique, l’œuvre brosse une lente (1 h 45 !!!) élévation des Canyons vers les Etoiles en passant par des chants d’oiseaux si chers à Olivier Messiaen.

Il faut réussir à pénétrer cette œuvre difficile d’un coloriste qui semble refuser la composition et la mélodie par un jeu obscur et en trompe-l’œil de teintes, de redites, de retours, de fluctuations, de reflets dans des miroirs, mais assez vite je crois, on entre en transe dans ce flux et reflux bâtis de répétitions qui n’en sont jamais vraiment, des cellules dont l’ordre, la structure et les tons s’entrecroisent, se choquent, se dissimulent sous quelques leurres qu’on aimerait parfois entendre plus longuement, ponctués d’interventions époustouflante de violence et de subtilité d’un piano puissant et d’une intervention émotionnellement chargée d’un cor qui varie les couleurs, les effets, descendant parfois vers la frontière floue de l’inaudible avec une sensualité primale.

Cette déstructuration et répétition apparentes de blocs touffus hypnotise, lamine le cerveau, anéantie toute résistante et s’imprime dans les neurones pour le reste de la nuit.

Œuvre éprouvante, elle ne craint pas les effets de science-fiction, certes un peu datés, pour nous guider dans un labyrinthe mystique d’une force dérangeante.

Un chef d’œuvre sculpté avec minutie par des musiciens concentrés, généreux, inspirés, manipulés par un Heisser décidément toujours aussi méticuleux, précis, sombre aussi, un corniste humble et un Neuburger d’une totale dévotion à la musique.


Un moment très très rare, probablement unique dans une vie.

On sort de l’épreuve éreinté, bousculé, épuisé comme après un vol dans les étoiles je suppose.
Merci à la Folle Journée pour cet instant-là au moins.



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Dimanche, je vais devoir raccourcir un peu ma journée, un agréable rendez-vous me privant d’un concert et la paresse d’un autre.

Bon début, et même jubilatoire, au Lieu Unique en compagnie des gamins de l’ensemble régional de percussions des Conservatoires de Nantes, La Roche et St-Nazaire qui vont oser des arrangements survoltés de Frank Zappa.


Une formation à géométrie variable de 11 à 13 percussionnistes changeant fréquemment de postes parmi les 27 sur scène, marimbas ou xylorimbas, xylophones, bref des idiophones divers, glockenspiels, timbales, cloches et cloches tubulaires, une batterie et j’en oublie pour nous asséner un discours solide, varié, jonglant avec parfois quelques ratés dans les variations rythmiques délirantes et farceuses de Zappa, ça dérape un peu certes, mais c’est si sincère, si authentique, si riche et si vigoureux qu’on s’en fout complètement, c’est un moment de partage et de bonheur entre les gamins un peu rougissants et un public venu ici pour s’amuser !

Je regrette qu’ils n’aient pas tenté the Black Page, mais je comprends aussi pour-quoi : c’est une page probablement trop exigeante pour des jeunes batteurs, même vaillants.

Voilà : du divertissement brut, uppercuts balancés par des gamins s’amusant d’une musique pourtant ardue, magnifiquement adaptée car ne trahissant pas le grand Zappa, certes iconoclaste et ravageur mais musicien d’exception, perpétuant au contraire sa mémoire avec panache.


J’ai laissé passer Anne Gastinel et Claire Désert, j’ai sans doute eu tort mais la cause était joyeuse.


Puis rendez-vous de nouveau au Lieu Unique, dans une petite salle, pour la suite et fin en ce qui me concerne.


Un curieux dispositif nous attend sur la scène, 6 chaises pour un quatuor, des tam-tams (ou des gongs, je ne vois pas bien dans la foule), des verres d’eau, des micros.

Entrée du Quatuor Diotima, ils sont bien sympathiques, simples.

Je les avais vus à Paris, dans le si beau théâtre des Bouffes du Nord, où ils avaient joué le quatuor inachevé en cours d’achèvement de Boulez (d’une force inouïe soit dit en passant…) et le dernier de Beethoven.

Sur le programme est inscrit Steve Reich mais le jet d'acide qui nous assaille comme une lame de tronçonneuse à travers le crane, c’est du Crumb pur jus !

Black Angels.

L’œuvre ne débande pas une seconde.

Je ne sais pas quel est le mot pour désigner ce qui plus cru que cru, mais la première partie de ce morceau de bravoure l’est sans doute ! Les instruments sont torturés, triturés, les sons saturés par des effets de micros et de chorus électroniques, retournés aussi parfois pour jouer (la jeune fille et la mort ?)  manche en bas (des résidus de surréalisme ?), les arches frottent les tam-tams, les harmonicas d’eau, des tubes de verre ou des dés à coudre heurtent les cordes, des maracas, des chiffres ou borborygmes murmurés ou criés dans les micros des violons…

C’est d’une audace exploratrice et expérimentale sans limite, c’est absolument ahurissant, en invention permanente, c’est formidable, prenant, poignant, provocateur, incisif, au point que les épisodes murmurés (instruments retournés) sont apaisants et sensibles, trop brefs, un répit d’une poignée de secondes dans cette guerre inhumaine.

Diotima joue la partition très très difficile avec sérieux mais sans aucune posture, aucune de ces mimiques parfois ridicules d’une concentration plus jouée que réelle, rien ne nous sépare de la crudité d’une œuvre qui parle d’hélicoptères au Vietnam...


Suit l’adagio de Barber dans sa version réduite…

C’est vraiment pour sacrifier au genre. Diotima nous propose une version bien faite, dans un vibrato sensible, un tempo lent, une réserve bienvenue, mais après Crumb c’est, euh, comment dire… Plat ?


Puis après une longue et intéressante explication de la suite du programme par l’alto, vraiment très aimable, sobre et enjoué, commence le Reich : Different Trains.


Mélange des musiciens en live avec une bande son construite autour d’interjections de voix dont celle de la nounou de Reich et d’un enregistrement de parties entières pour quatuor à cordes, cette œuvre majeure qui passe de l’enfance de Reich traversant les Etats-Unis à la Shoah et l’exil des survivants vers les Etats-Unis, est racontée par Diotima avec une sensibilité constante, une intelligence et une probité idéales, présentant habilement les évolutions rythmiques et coloristes d’une page en mouvement perpétuel… Aussi, nonobstant la mauvaise qualité de la sono, est-ce beau à pleurer, un instant de perfection et de cœur.



Je choisis de m’abstenir du dernier concert dont j’ai le billet en poche, préférant rester sur cet instant supérieur.

D’un programme que j’avais craint un peu palot à l’annonce du thème de l’année, j’ai eu le bonheur de traverser quelques beaux paysages de la créativité contemporaine, où nous ont été épargnées les inutiles redites d’une musique faite de clusters et d’idées éculées (Kernis ?) pour au contraire nous présenter des univers aussi forts les uns que les autres mais très différents, très personnels, très novateurs de musiciens à l’identité unique tels Messiaen, Carter, Reich, Glass, Crumb, Zappa, Adams, Dutilleux !


Des instants de musique rares et inoubliables !


Bravo et merci.


Au lieu de nous refaire une année baroque, peut-être une année sans thème, une année libre, ou une année dédiée aux contemporains de toutes nations, mmmhhhh ?