Folle Journée 2017

Folle Journée 2017

6 février 2017

 

Les Folles Journées 2017 dont le thème était LE RYTHME DES PEUPLES

 

Vaste programme.

J’ai personnellement trouvé qu’un aussi beau thème avait été un peu sous-exploité et que la programmation s’était égarée dans quelques complaisances, mais j’admets aussi la difficulté paradoxale de devoir ratisser large en audience et musiques et artistes.

Et puis je suppose que la jauge finale donne raison aux organisateurs.

J’ai toutefois l’impression d’une légère baisse de régime et d’humeur, y compris dans les équipes et les couloirs, les coursives. Problèmes politiques entre mécènes et organisateurs ?

Petite année pour moi, en quantité de concerts au moins, j’ai eu un peu de mal à pointer des instants qui auraient pu m’intéresser, exercice d’autant plus compliqué que je dois respecter les horaires du magasin.

 

Premier concert le samedi soir, dans la salle 800 places que j’aime beaucoup :

Percussions japonaises, par Eitetsu Hayashi et l’ensemble Fu-Un no Kai.

L’art du Wadaiko à son sommet !

Dès l’entrée dans la salle, on est immédiatement fascinés par ces grands tambours, trois taïko(s), deux Nagado Daiko disposés sur la scène encadrant un énorme Odaiko (euh...).

Les cinq percussionnistes, en tenue traditionnelle revisitée, entrent dans la pénombre portant leur Okedo Daiko et commence un spectacle total: sonore ou visuel, musical et scénographique ; il sera envoutant de bout en bout. La complexité musicale, par les types d’instruments, les timbres, les rythmiques, les enchaînements abruptes, initiés ou ponctués par des exhortations vocales diverses, de murmures à cris, qui rapprochent cette science des arts martiaux, tout autant que la chorégraphie très souple et gracieuse des percussionnistes, ne laisse pas un instant de répit.

La précision et la minutie des quatre condisciples de Maître Hayashi sont fascinantes, résultat d’une discipline extrême, permettant à ces percussions très riches des variations dynamiques incroyables, du bruissement du vent à la déflagration du tonnerre, offrande à un panthéisme poétique et expressif d’une grande intensité physique et spirituelle.

La prise de possession de l’espace, les ancrages au sol des artistes sont époustouflants, particulièrement lorsque Hayashi assaille son Grand Tambour dans des gammes de puissance et couleurs infiniment déclinées, révélant la nécessité d’une santé athlétique (et une impressionnante musculature, partagée par les disciples) pour frapper comme à coups de haches parfois la peau tendue sur la barrique géante, les bras levés pendant plus de dix minutes et en faisant sur certains impacts reculer l’instrument qui doit peser au bas mot deux cents kilos et je crois que je vise bas.

Au-delà de la beauté musicale, de la plasticité de l’ensemble, comment ne pas être admiratif de la performance physique des interprètes, avec une mention pour Mikita Hase, dont l’ampleur des gestes, les positionnements de tête, les aphélies chorégraphiques sont des plus élégantes.

Ici le rituel offert à un autel de nature et tradition est parfaitement respecté, évitant l’écueil de certaines représentations pour touristes et je retrouve le plaisir et la fascination que j’avais éprouvés la première fois que j’avais assisté à telle démonstration dans la cour d’un temple au Japon il y a, ouh là… plus de trente ans, avec ici un contraste accru entre la grâce et la violence du fait de vivre cette musique « indoor » et une particularité dont je n’avais pas le souvenir dans ce genre de musique : la sensualité d’un swing captivant.

Est-ce l’évolution d’un art remontant à si loin qu’il a précédé tous les autres dans sa matière formelle et figée ?

 

Un très grand moment ! Un souvenir fort pour longtemps.

 

Quatuor Psophos ensuite, nous proposant deux œuvres radicalement différentes, à savoir le Quatuor n°2 opus 56 de Szymanowski et des extraits du John’s Book of Alleged Dance de John Adams que je ne connais pas.

 

Superbe opus de Szymanowski, l’œuvre est ici magnifiquement servie par des musiciens sachant parfaitement opposer l’alacrité sombre d’instants forts et modernes osant la dissonance et l’arythmie à d’autres d’une mélancolie accablante en ouvrant toujours sur un paysage de timbres d’une grande beauté. Formidable ! L’entente entre les musiciens est souveraine et l’équilibre des expressions absolument idéal, l’œuvre bien sûr, mais aussi la mécanique huilée d’un groupe complice et soudé.

Le John Adams me passionne moins ; amusant, sautillant, très typé, soit, mais je me prends moins au jeu, sans que le Quatuor Psophos y soit pour quoi que ce soit. Rien à reprocher à leur belle performance.

 

Enfin, samedi soir tard, après une belle cavalcade dans les couloirs pour atteindre le grand auditorium où nous attend une succession de scies populaires qu’on connaît parfois par cœur sans se souvenir où et quand on les a entendues, proposées par l’Orchestre (et le Chœur) National de Lettonie (dont quelques musiciens sont venus me rendre visite au magasin jeudi matin, très sympathiques !) sous la direction de leur chef, Andris Boga, un jovial bonhomme qui transmettra sa prévenance débonnaire à ses interprétations détendues et enjouées.

Mais le long spectacle commence par une œuvre pour percussions proposée par un ensemble de musiciens à géométrie variable baptisé AdONF (très drôle), écrite par l’un d’entre eux, Didier Benetti.

Oui, bon… Le problème, c’est qu’on sort de l’hallucinant et poignant spectacle des japonais dont la méticuleuse discipline renvoie ce sympathique quartet au rang d’amusement, d’autant que l’œuvre, plutôt intéressante, est jouée sans le début du commencement de swing… On écoute sans déplaisir évidemment, les cheveux blonds et défaits de la dame illuminent la scène, soit, mais mon épiderme vibre encore de la perfection du début de soirée…

Puis commence la succession des « tubes » du classique qui sans doute ont pour but de bien expliquer le thème de l’année, « Le Rythme des Peuples », excellente initiative donc que de rassembler des pièces d’horizons divers, mais dommage dans ce cas de ne pas avoir inséré une page de Bernstein par exemple.

Allons-y :

- Saint Saëns, Bacchanale de Samson et Dalila, interprétation diserte et voluptueuse, soulignant avec saveur le mélange allègre d’influences exotiques bariolées, de l’Espagne au Maghreb, et révélant un orchestre joyeux, parfaitement synchrone et luisant de belles couleurs.

- Du même Saint Saëns, un Rondo capriccioso pour violon et orchestre un peu moyen, sans doute parce que Alexandra Conunova plante quand même dans nos nerfs fatigués des banderilles de fausseté à divers instants très exposés alors que, paradoxalement, elle franchit en toute aisance les passages virtuoses. Il semblerait que cette soirée dite de « répétition » ait été suivie le dimanche d’une représentation idéale.

- Khatchatourian (ne boudons pas le plaisir, ce sont des hits qu’on ne nous propose pas tous les jours) ensuite : la Valse célébrissime de Mascarade et la Danse du Sabre (Gayaneh ? J’ai un doute…). Ici aussi, une cadence endiablée, une exaltation communicative, des teintes éclatantes, un bonheur partagé, et ce moment très bref de calme dans la danse, porté par un saxophone anachronique, eh oui, j’avais oublié précisément ce « paradoxe » culturel !

- Liszt, une Totentanz majestueusement servie par Nelson Goerner au piano, une frénésie musicale rugissante, redoutable de virtuosité, de nerf, de cœur, j’aime décidément beaucoup ce chef débonnaire et « son » orchestre dont on sent à chaque instant le plaisir de faire plaisir.

- Brahms, des Danses Hongroises prise avec distance, un brin de plaisanterie, plus Tex Avery que Brahms et c’est une excellente idée de garder le sourire, trouver des glissements rythmiques, accentuer une phrase, en rajouter un peu pour dans les mesures suivantes contenir le ton, lui donner par contraste une grâce délicate, procurant de forts moments de bonheur épicurien encore.

- Et, pour finir, Borodine, les danses polovtsiennes, prises, comme tout le reste d’ailleurs, à un rythme d’enfer, éclatant de couleurs, de teintes mordorées, d’éclats de bijoux, tout brille ici, cordes, bois, cuivres, percussions et le chœur n’est pas en reste. La puissance déchainée n’empêche pas l’orchestre d’imposer des nuances tonales superbes, des gammes de couleurs de pastels à intenses…

Quitte à donner dans la musique de variété, il fallait aller jusqu’au bout : l’Orchestre de Lettonie ne s’en est pas privé, allant même jusqu’à nous offrir l’introduction de Carmina Burana en premier bis et une reprise d’une Danse Hongroise en second.

Générosité, détente, humour et talent au rendez-vous ce soir, ramenant à l’esprit premier de La Folle Journée, faut-il les Lettons pour le rappeler ?

 

Dimanche, deux concerts seulement.

Nouveau rendez-vous avec AdONF.

Passé un Tombeau de Couperin arrangé pour xylophones joué par 3 percussionnistes deux hommes et une (jolie) femme (la dame blonde d’hier soir mais dont cette fois les cheveux sont relevés), pas vraiment passionnant, qui semble surtout un moyen pour les musiciens de sortir l’instrument de ses carcans mais n’apporte pas grand-chose à l’œuvre, nous aurons droit à des moments de musique voguant de :

- élégant : Toccata d’Anders Koppel, à

- drôle et original : Musiques de Table de Thierry de Mey où 3 compères (pas tous les mêmes qu’au début) deux hommes entourant la (jolie) dame dont nous ne connaissons pas le nom, assis devant une table en bois, vont nous « jouer » avec beaucoup de concentration mais sourire aux lèvres une performance ardue composée de frottements, coups d’ongles pointés et diverses frappes de la paume ou du dos de la main dans des combinaisons complexes, cocasses, impressionnantes, en suivant scrupuleusement une partition que j’aimerais bien voir pour admirer les signes utilisés.

- entraînant, agile et pour le compte empreint de swing : Trio per Uno de Nebojsa Zivkovi, performance à trois encore (dont la dame) autour d’une grosse caisse bordée de diverses petites percussions, caisse claire et idiophones. Chouette

- amusant, exigeant et décontracté avec une dernière œuvre pour claquements de mains à rythmes croisés enlevée dans la bonne humeur et la complicité car la dame semble varier ses frappes sans doute pour éviter la douleur, au grand amusement de ses camarades.

Ça aussi, c’est le ton de la Folle Journée : on ne se prend pas nécessairement au sérieux, on partage tout, on participe. Bravo et merci pour ce moment de gentillesse et générosité.

Et pour finir, Olivier Charlier au violon, Nicolas Baldeyrou et Emmanuel Strosser nous ont interprété :

- Stravinsky, L’histoire du Soldat, qui s’appuie idéalement sur un violon grinçant ne nous épargnant pas quelques erreurs de justesse toutefois, une clarinette virevoltante et un piano harmonisé un peu rond pour cette œuvre où on l’aurait voulu plus percussif mais c’est aussi le jeu à jouer sur ce genre de manifestation où l’interprète ne choisit pas forcément son instrument. Le jeu de Strosser cependant est à la fois guilleret et justement mutin.

- Bartok, Danses populaires, le violon reste un peu trop sur le crin, ce qui est moins justifié ici que dans le Stravinsky et accentue le contraste entre violon et piano enterrant un peu ce dernier. Dommage

- Leo Weiner, deux pièces pour clarinette et piano où je vais regretter que l’aspect « tzigane » ou en tout cas folklorique ne soit pas totalement assumé, certes au profit d’une virtuosité incritiquable, mais à laquelle manque l’étincelle rustique qui transformerait la performance en plaisir fort.

- Bartok, Contrastes pour violon, piano et clarinette, où là au contraire tout est parfaitement à sa place, une œuvre majeure de Bartok, difficile, ardue même, brillante, d’une inventivité de tous les instants, flamboyante, colorée, et exigeante, un instant de génie musical sans concession à la facilité que les trois musiciens vont enlever dans une ardeur irréprochable.

Une excellente façon de clore une année en demi-teintes.