rendez-vous de l'Erdre 2013

rendez-vous de l'Erdre 2013

Céline Bonacina et ses musiciens musclés
Un Portal vers l'exotisme Romano nomade Collignon pourpre
1er  septembre



Vendredi 30 août : l’heure de me diriger vers le millésime 2013 de cette belle initiative nantaise :

les Rendez-vous de l’Erdre, Jazz et Belle Plaisance,
est arrivée.


Le soleil est de la partie, je ferme le magasin et je fonce. Faut dire que ce n’est pas bien loin, 10 mn à pied et encore. Et je ne veux pas traîner vu que je ne pourrai pas consacrer beaucoup de temps à la manifestation cette année.


Ah, zut ! Trop tôt… Les scènes sont encore en réglage balance !

Retour chez moi pour grignoter. Au passage une amie m’interpelle : on dîne ? On dîne.

Du coup, j’y retourne un peu tard, vers 22 h 00 pour tout dire.


L’ambiance est toujours bon enfant ; j’ai l’impression que la place de la Belle Plaisance s’est accrue, de beaux bouquets d’embarcations forment des corolles au milieu du bassin, c'est adorable ! Les émanations des « baraques à frites » sont de plus en plus envahissantes et passent conflictuellement d’exotiques saveurs envoûtantes à des remugles de vieille huile, mais elles participent si jovialement à l’animation…


Je regrette peut-être de voir tant de bières ou bouteilles de rosé dans les mains de jeunes gens déjà passablement excités et criards, filles ou garçon ; j’évite de peu quelques éclaboussures de rosé.


Un groupe sympa sur une péniche, La Lola, me retient quelques instants, rien d’éblouissant, c’est gentillet.

Petit arrêt devant les spectacles toujours touchants de ces immobilistes qui bougent, l’option robot rigolo semblant prendre le dessus cette année encore.


J’approche de la scène Sully, peut-être ma préférée, accélère le pas sous l’urgence de mes oreilles attirées par un saxo fusant par-dessus une pulsation rythmique à forger de l’acier !


Une jeune femme blonde (elle s’appelle Céline Bonacina), ressemblant un peu à Françoise Hardy (plus jeune), aux bas oranges à pois et chaussures jaunes décoche des élans acérés de son saxo, joyeuse et animée, jetant des regards complices vers un long black (malgache, renseignement pris : Hary Ratsimbazafy) à la batterie et un bassiste (Romain Labaye, rouennais) souriant et désinvolte imposant une rythmique implacable, tout en mouvement, aplomb et variations.


Ça  promet !


Le saxo fusant survole l’inaltérable fondation des deux garçons survoltés et balançant des pêches tordues.


Le morceau s’appelle Green Shoes et est bâti avec la solidité groovante d’un soubassement funk assénés par des gros bras énergétiques !


Commence alors un très long solo de basse chorusée, virtuose mais sensible, transporté, dont les échos sinueux d’un doigté impressionnant naviguent en dansant autour des appuis fervents d’une batterie robuste comme des enclumes qui, après quelques piques barrées du saxo prend le relais pour une page costaude et ensorcelante, endiablée même mais structurée comme une armature de pétrolier, très inventive même si parfois les bras savonnent un peu, plusieurs changements de tempo imprévisibles et déstabilisants mais si habiles, un pied de grosse caisse cogneur et dégourdi, formidable, le tout rappelant parfois Will Calhoun !


Le morceau s’achève sur un bref final vibrant d’énergie !


Génial !


Pour la pièce suivante, le trio est rejoint par un percussionniste, une chanteuse et un vibraphoniste.


Le morceau s’appelle « désert » et commence avec les codes un peu lassants d’une word musique d’ambiance. Pas désagréable mais on est bien redescendu quand même, et puis je ne suis pas fan de ce type de chant en glapissements acrobatiques venus du Scat…

Jusqu’au moment où la folie grimpe, le ton change, la pression s’installe comme une urgence incontrôlable, le chant s’envole vers des délires vertigineux d’inspiration qawwalî tendance Nusrat Fateh Ali Khan, le saxo jette des éclairs surplombant une rythmique d’une ossature de tyrannosaure, luisant de brèves flèches cinglées dans la mêlée, telles les fantaisies illuminées d’un Emile Parisien, un vibraphone éloquent oscillant entre rythmeur et concertant dont les timbres s’enroulent autour des sonorités si caractérisées des autres musiciens, le percussionniste débridé se dégage un instant de ses invraisemblables fûts pour nous soumettre une intervention discursive diaboliquement belle et virtuose et si humaine d’un talking drum appuyé sur les libertés du bassiste et les bras en béton souple du batteur, toujours inspiré pour se glisser dans les vides de fréquences, trouvant systématiquement l’idée pour enrichir la fantastique et très émouvante éloquence du percussionniste qui nous conte avec malice une histoire d’une fantaisie hallucinante.
Là encore plusieurs morceaux en un seul, avec des transitions qui laissent au bord du vide, haletant, gourmand, vivant !


Dernier morceau nous avait-on annoncé, mais la dame au saxo revient pour un bis, s’arme de son saxo basse aussi grand qu’elle et dénoue de belles bases harmoniques lentes, des mélodies courbes bouclées électroniquement et qui viennent lentement se juxtaposer en canon : c’est super beau, une élocution harmonique troublante. Puis elle pose l’instrument alors que les boucles décalées embaument abondamment l’atmosphère pour se saisir d’une petite boite à cordes (sais pas comment ça s’appelle) et jouer une délicate berceuse prise dans les volutes du saxo basse avant de nous souhaiter d’une voix tendre un « bonne nuit » mutin comme pour mieux cacher les musiciens qui, dans l’obscurité, reprennent leur place…


… Et soudain c’est reparti de cette fougue organique, sensuelle et violente, le percussionniste fait feu de tout bois, depuis les congas jusqu’aux Chimes (oui, c'est pas du bois) en passant par le Udu (c'est pas du bois non plus), s’offrant le luxe d’une impro pléthorique cette fois encore en stratifiant ses errances sur les fondations solides du couple basse / batterie, toujours aussi structuré et chantant.


Encore quelques fulgurances saxo / voix / marimba et puis hélas le concert s’arrête, me laissant pantelant et encore affamé !


Dommage que je sois venu les poches vides, sinon j’aurais foncé acheter le CD qu’a proposé la demoiselle avant de plier les gaules.


Mais il est temps de rejoindre la scène nautique où Michel Portal - quand même - se produit ce soir.

Du beau monde semble-t-il pour le peu que j’aperçois, je vois Vincent Peirani à l’accordéon et Daniel Humair à la batterie, je n’ai pas reconnu tout de suite Bruno Chevillon, faut dire que c’est difficile de se dégager un angle de vision. La foule est immense, dense, compacte, bavarde, souvent armée d’un verre de bière ou d’une bouteille.

Jazz et Picole ?

    
Bon, que dire ? Portal attaque fort, imposant un lyrisme sidérant à sa clarinette magistrale qui plane bien au-dessus du commun, Peirani lui répond avec panache et grâce, l’entoure de son instrument toujours aussi riche, son jeu imaginatif et émouvant, ses interventions solistes déclamant une poésie rarissime.
Que dire de la contrebasse, je ne sais trop, le son gargantuesque déforme son jeu, l’engluant dans un gros grave monochrome ; on dirait de la hifi de base.

Mais il y a Humair.

Et, ce soir, Humair m’exaspère !!!


Ses mignardises précieuses et paresseuses, ses sucreries permanentes agrémentées d’un sourire de ravissement, ces longs passages sans une once d’effort où il exhibe sa vaine dextérité sur la Charley et deux cymbales au point de se demander pourquoi il s’encombre de fûts, ses roulements de caisse claire légers et parfaits certes mais si ennuyeux me font regretter le grand black rectiligne qui tranchait dans le lard avec ô combien d’imagination sur la scène de Céline Bonacina. Mais où est le Humair si créatif qui accompagnait Nougaro sur Mai, Paris Mai ?


Une jolie jeune femme aux longs cheveux blonds bouclés et robe longue très élégante, tendue sur la pointe des pieds derrière moi me distrait un instant, je lui cède mon petit coin dégagé pour qu’elle voie mieux. Enchanté par son parfum délicieux, j’écoute encore deux morceaux où décidément Portal est magnifique, Peirani bouleversant, mais sans réussir à me détourner de l’ennui.

Je pars, fais quand même le tour de la scène pour aller voir ce qui se passe ailleurs, jette une oreille de loin aux Mountain Men sur la scène blues, pas mal, simple, naturel, engagé, détendu, puis bifurque vers la péniche Lola où un ensemble clavier (jeune homme aux cheveux rouges), accordéon (jeune femme aux cheveux rouges), basse, batterie (aux cheveux sans particularité), et un guitariste (aux cheveux bouclés) attire un instant ma curiosité, un côté gentiment amateur, de charmantes idées, le guitariste, pourtant plus âgé que les autres, a un jeu scolaire vite assommant.

Je repars en contournant la scène où Portal enchaîne ses voyages inspirés et Humair ses miniatures infinies.



**************




Samedi, arrivée tardive et, comment dire, cacochyme ? Je me suis cassé le dos dans la matinée, ça ressemble fort à une vertèbre coincée ; la journée a été un calvaire et demain j’ai 4 h de voyage !

Essayant d’éviter en grimaçant les innombrables obstacles qui émaillent le chemin jusqu’à la scène blues (et il y en a, croyez-moi, notamment, tiens, beaucoup de gens, mais qu’est-ce qu’ils font là, comment se peut-il qu’il y ait autant d’amateur de jazz et si peu dans les vrais bons magasins de hifi (hihi) ?), je reste éloigné de la scène ne tenant pas à m’immerger dans la foule, chaque heurt involontaire et anodin catapultant un tourbillon de feu dans le dos.


Big Daddy Wilson. C’est chouette, du bon gros blues qui baratte gentiment du côté du cœur. Pas un instant d’originalité, je m’ennuierai vite, mais c’est d’un classicisme louable dans le genre. On est sur les fondamentaux.


Allez, direction Sully pour écouter Aldo Romano, ce grand batteur qui s’est essayé à tant de partenaires. Je résume mon cheminement (un quart d’heure ?) jusqu’à la scène, évitant les pauses sur diverses attractions, tente de trouver un petit trou d’où j’apercevrai vaguement quelque chose.
 

Romano est lancé dans un drôle de solo quand je m’installe sur une jambe. Une élégance folle, belle sonorité des toms, un son creusé et clair, une frappe pure et virevoltante, on ne sent vraiment pas l’effort, il y a ici encore cette aisance désinvolte que l’on avait vu chez Humair la veille, mais en proposant quelques audacieuses combinaisons qui détournent du minimum syndical.


Bon, pour le reste, que dire ? Les copains d’Aldo nous déroulent de ce jazz ultra-léché, indéniablement concocté avec soin par des gens de métier au talent admirable, un saxo raffiné (Baptiste Herbin), un piano volontaire et sensuel (Allessandro Lanzoni) et une contrebasse irréprochable (Michel Bénita). Mais bon. Tout est parfaitement à sa place, où il faut quand il faut, c’est virtuose sans être élitiste, c’est plutôt sympa. Mais kilométrique. De ce jazz dont on se demande pourquoi ça s’arrête à tel moment plutôt qu’à un autre, parce qu’ils pourraient continuer pendant des heures. Or, c’est certes super bien fait mais pas envoûtant. Portal et Peirani hier procuraient beaucoup plus d’idées délicieuses en 5 mn qu’ici en 25.


Du jazz qui ne fait de mal à personne, mais qui ressemble à ces trucs qu’on consomme en boucle comme autant de prozac dans une discothèque lénifiante.



Je m’éloigne en boitant de la scène Sully pour me diriger vers ce qui attire le plus ma curiosité cette année, scène  Nautique.



Médéric Collignon adapte King Crimson.



Entrée sur scène des deux cent cinquante musiciens alors que le vent se lève soudain.

Mais combien sont-ils ? Ah oui, 12 quand même, dont 2 quatuors à cordes.

Après un petit bavardage un peu auto satisfait de Collignon (le trac ?), on attaque par Red ! Directement ! Et croyez-moi, on a illico les deux pieds dedans (aïe mon dos !).

Waouh, ça envoie, ça pulse, c’est herculéen, vivant, jouissif, c’est même plutôt esthétique cette mixture sonore inattendue !

La trompette de Collignon s’est branchée en deux mesures sur le mode halluciné et ne le quittera pas d’un comma.

Rien à dire, les morceaux s’enchaînent en énergie enflammée et distrayante et le constat est invariable : pas un instant de relâchement, énormément d’idées dans les arrangements, notamment quand Collignon bruite la guitare de Fripp avec la bouche, stupéfiant et barré, incroyablement efficace, (je suis un peu moins séduit par les moments où il chante vraiment), sa trompette truquée, chorusée,  frauduleuse, « délayée » propulse des « distor-sons » venus d’ailleurs mais qui évoquent si limpidement la marque frippienne, les quatuors sont engagés et joyeux pour singer les guitares ou autres, ce moment drôle (et qui donne un peu de distance quant à l’acte iconoclaste de l’adaptation) où les membres des quatuors se mettent à babiller un chant tapageur et rythmiquement formidable, les interventions qui paraissent d’abord un peu scolaires du Fender Rhodes pour rapidement se hausser vers des mélopées sinueuses et solennelles, une basse qui pourrait soulever la scène et remonter le courant et bien sûr un batteur qui « patate » un élan vital trapu au poids de la fonte et pourtant si chantant, constamment dans la rupture, l’évolution, l’énergie et la variation, de frappes, d’enchaînements, d’intensité, et qui ne fatigue jamais (droit être crevé à la fin !).


D’un exercice un peu cérébral, on bascule vers un atelier de plaisirs, avec un enthousiasme absolu, un engagement au-delà du passionné, c’est absolument du Crimson et pourtant autre chose, pas une adaptation, mais une interprétation, d’une totale dévotion pour l’original (là où souvent dans le jazz la reprise s’en éloigne totalement), ne nuisant en rien à l’inouïe inventivité de l’exercice. Je n’y croyais qu’à moitié, j’y adhère à 200% et seuls les élancements de mon dos me contraignent à clopiner jusque chez moi avant la fin.


Un grand moment, deux avec Céline Bonacina au total cette année où je n’ai pas vu grand-chose, deux découvertes (oui, je sais, les victoires du jazz, tout ça, mais honnêtement, ces récompenses «entre copains » congratulent souvent du pas grand-chose, normé FIP/Télérama), deux absolues justifications de la nécessité de ce festival à part.


Ah, autre bon point de ce millésime : la part croissante de la plaisance au milieu du jazz, les embarcations fleuries de lumières dans la nuit, des illuminations fruitées, accentuant la sympathie de l’ensemble des rencontres, merci !


Voilà, fini pour moi cette année car demain je pars pour rencontrer des « fournisseurs » qui nous préparent un projet qui a une vraie couleur d’absolu et va nous permettre de renouer avec nos fondamentaux.

J’espère pouvoir vous en parler bientôt !