émotion

un lecteur de notre site nous a récemment demandé pourquoi nous ne reprenions pas le "glossaire cuistre" de Strad dont nous avons été un partenaire privilégié. L'idée nous a paru excellente, l'autorisation rapidement donnée et voilà. Nous nous autoriserons bien sûr à l'aménager et le compléter au fur et à mesure des idées.

émotion

Emotion


Euh... trou de mémoire…


Ah oui : agitation passagère provoquée par la joie, la peur, la surprise, etc… Par des sentiments…


Pas difficile de perdre le sens des mots quand on voit à quelle sauce ils sont sabotés dans le langage commun de la hifi…

Bon, certes, on pourra toujours dire que l'émotion relève de l'idiosyncrasie… Mouais, peut-être.
Mais quand même, l’émotion est une denrée rare en hifi. Les fondamentaux nécessaires à la naissance d’une larme ne font pas partie des normes… Oui, du beau son, oui, des beaux timbres, mais qu’en est-il de cette sensibilité quasi liminale, ce tremblement ému du doigt sur la corde, les élans fougueux du souffle, les rebonds fulgurants déstructurant la cadence pour la sublimer, les petites accélérations foudroyantes sur le clavier, la prise de possession de mains amoureusement tyranniques qui sculpteront le piano, forgeront la sonate, les effleurements d’élytres sur la soie, les appuis en fond de tempo, au-delà de l’audible, les tremblements essoufflés d’une voix qui, à avoir tenté d’articuler la douleur ou la passion, grelotte légèrement en fin de note, à la lisière de la syncope, tout ce qui confine à l’humain, ces corps qui respirent dans les silences, ces êtres concentrés sur la page de l’autre, souriant à telle idée non répétée mais d’une toquade si intelligente, si maligne, si excitante, ces vibrations fêlées du bois qui accusent l’âge d’un instrument devenu fragile, un peu capricieux, jamais parfaitement accordé mais aux résonances si somptueuses, onctueuses, cet instant exquis, magique, où l’artiste un peu raide, guindé, tendu par le trac se détend soudain, où le souffle de l’inspiration l’inonde, jetant un glacis délicieux dans la colonne vertébrale, cet interstice d’absence où, suspendu au lèvres d’un élan de grâce, l’estomac se creuse, provoquant le vide soudain de l’émoi semblable à une caresse d’amour…


Mais il est très intéressant, expériences à l'appui, de s'apercevoir que beaucoup de nos contemporains font preuve dans leur rapport à la haute-fidélité d'une quasi anaphylaxie face au ressenti ! La peur des émotions ou de leur expression est une réaction fréquente qui explique le refuge vers des systèmes ou des marques consensuelles en diable qui ne font courir aucun risque de ce côté-là…


Par ailleurs, sur un forum spécialisé, nous avons lu récemment les propos d'un illustre magasin qui rétorquait à un sympathique quidam en recherche d’un système un tant soi peu touchant que, en gros, imaginer que l’être humain est capable d’encaisser des heures d’émotion continue relève du fantasme candide. Le potentiel client a juste objecté qu'il se serait contenté de 10 minutes d’émotion. "Chez vous, en dépit de la qualité de votre présentation, je n’en ai ressenti aucune…" a-t-il cru bon de préciser, sans doute un peu blessé par l'objection…