musique dématérialisée

un lecteur de notre site nous a récemment demandé pourquoi nous ne reprenions pas le "glossaire cuistre" de Strad dont nous avons été un partenaire privilégié. L'idée nous a paru excellente, l'autorisation rapidement donnée et voilà. Nous nous autoriserons bien sûr à l'aménager et le compléter au fur et à mesure des idées.

musique dématérialisée

Musique dématérialisée vs lecture classique…


En novembre 2010, j'ai écrit le billet suivant. 3 ans après, et suite à de nombreux et complexes essais, j'ai peu de nuances à apporter, le voici donc :


Après CD contre vinyle, le grand débat du moment.

On en parle partout, la musique par ordinateur, serveur, streaming, MP3, fichiers haute définition, FLAC, APE, AIFF, AAC, WAVE, etc, un empilement de terminologie dans une société qui ne sait plus trop bien ce qu´elle raconte à force d´accumuler les acronymes en oubliant parallèlement le sens premier des mots les plus fondamentaux.

Et bien sûr, la presse spécialisée moribonde saute sur cet os nouveau à ronger, ardent défenseur du « c´est nouveau donc c´est mieux ».


N´oublions pas, sans jouer les vieux schnock ( à l’heure où pas mal de gamins gavés de MP3 redécouvrent, ébaubis, les bons vieux vinyles de papa ), que ce sont les mêmes aruspices qui ont survendu il y a quelques dizaines d´années un format inédit et révolutionnaire qui, au final, a engendré une régression majeure de la qualité moyenne des exigences de la reproduction sonore ( et dont on n’est pas forcément revenus depuis ! ) : le merveilleux CD qui devait envoyer toutes nos habitudes d´écoute à la poubelle… On allait voir ce qu’on allait voir !


Ouais, on a vu… et c´est bien dans la poubelle qu´ont failli finir nos amours mélomanes…


On a vu le temps qu´il a fallu pour qu’enfin apparaissent quelques rares lecteurs qui ne transforment pas les musiciens en squelettes pour les uns, en viande hachée pour d’autres, en scies volantes souvent, ou encore ( nouvelle tendance ) en petits bonshommes disproportionnés faits de caoutchouc huileux…


N´est-ce pas cette satisfaction narcissique de la hifi ( autrement dit se satisfaire de peu mais à des prix prohibitifs ) qui permet à la musique dématérialisée de foncer sur une autoroute ?
A l´heure actuelle, en dépit d´un catalogue pléthorique de machines plus ou moins alambiquées, les bons lecteurs CD ne sont pas légions, quoi qu´en disent les mêmes spécialistes enthousiastes d´une pauvre technologie infatuée…

Dès lors, trouver des solutions de musique informatique qui soit au moins à la hauteur de cette carence ambiante n´est en effet pas difficile…

… Alors que le vainqueur d´un éventuel duel sonore entre un vrai bon lecteur CD ( pas forcément cher, pas forcément monstrueux ) et la meilleure solution dématérialisée ( pas forcément donnée ou simple ! ) n´est en revanche clairement pas ( pour le moment ? ) du côté de la mode !
 
Pourquoi pas forcément simple ? Parce que, honnêtement, les meilleures solutions informatiques, prétendues faciles d´accès, sont un peu des usines à gaz quand même.

J´éviterai de parler des solutions tout-en-un qui indéniablement offrent une facilité de manipulation sans équivalent mais, issues de marques ( certaines ô combien réputées ! ) qui n´ont jamais été foutues de sortir un produit expressif - n´en déplaise là encore à la doxa - ne seront au final pas plus brillantes qu´à l´époque où elles se posaient en chantre de la révolution CD.

Non, je parle des solutions qualitatives du moment qui exigent quand même une mise en œuvre pas si élémentaire que ça : ordinateur ou portable, logiciel Amarra ou Audirvana, DB Power amp ou J-River, ou AirPlay ou Foobar, avec toutes les difficultés de tags d’un Player à l’autre, horloge externe et/ou DAC externe, contraignant à une panoplie de câbles et de manip sans compter les disques durs qui s´amoncellent dès qu´on aime vraiment la musique. Or les produits plutôt qualitatifs, genre Weiss, M2Tech ou autres ( uniquement en horloge ), ne sont pas vraiment donnés. Pas plus qu´un orgueilleux Sooloos ou une immodeste proposition Audionec.


Quant au résultat ( et nous avons poussé l´investigation assez loin ! ), en dépit des roucoulements d´extase des audiophiles, s’il peut être tout à fait honorable, surtout, je le répète, face à l´indigence musicale moyenne des lecteurs CD haut-de-gamme, il n’en est pas moins très simplifié. C´est cette simplification - la même que l´on détecte rapidement sur la majorité ( ? ) des lecteurs CD construits autour d´une mécanique CD-Rom -, qui donne l´impression d´une musique fluide, analogique comme se gargarisent certains, mélodieuse, oui incontestablement, où l’on peut même estimer que les timbres sont élégants et variés et la modulation moyenne correctement articulée, où l’on peut même parfois trouver ce cœur, ce noyau indispensable à la plausibilité musicale. C´est déjà pas si mal…
… Mais le grain, les frissons subliminaux, les silences hantés de vie, les infimes évolutions rythmiques, les petites accélérations foudroyantes d´une main d´artiste inspirée, les vibrations savoureuses, les nuances délicates, ces minuscules inflexions qui répandent sous l´épine dorsale ce fluide délicieux du plaisir voluptueux, toute la beauté et la sensibilité de l´humain ? Pfffuitt, à la trappe !


Dématérialisée ? Oui, ça porte bien son nom, si poétique par ailleurs !


Bon, il est vrai qu´on tourne un peu en rond : combien d´amplis ou d´enceintes savent transmettre ces mêmes raffinements charnels ?


Peu importe, le sujet de ce billet est ailleurs…

Oui, bon, l’intro était un peu longue dans ce cas, d’accord !


En effet, on peut discuter autant qu´on veut de la pure qualité de reproduction, de la musicalité, de l´expressivité, personne ne sera d´accord. Trublion je suis, mélomane, je suis ! Hifiste jamais, audiophile, très peu pour moi, je ne m’attends donc pas à entrainer une adhésion générale. Et puis je veux bien admettre que si l´on a pas encore atteint le Nirvana virtuel, ça viendra très probablement, à condition d´être vigilants et ne pas laisser la victoire aux marchands du temple ( ce qui est en train de se produire, que ça vous plaise ou non ! ). Donc à un moment ou un autre, on arrivera à une qualité qui dépassera la morne norme de l´honorable…

Mais on ne contournera pas le constat d´une mutation de relation à la musique, à la culture, induite par la facilité délétère à accumuler les titres ou à croire aller à la connaissance par le plus court chemin, une culture Wikipedia en quelque sorte, qui a autant de mérite que de limite.


C´est souvent l´argument qui prime pour justifier le basculement vers la musique dématérialisée : la simplicité d´emploi. On en a assez des boîtiers qui cassent, qui encombrent, qui polluent ( ah ben oui, on va bien nous le brandir sous le nez un jour, non ?, l’argument écologique : la musique virtuelle sauveuse de la planète ! ), il y en marre de la place perdue pour ranger la culture, marre du prix des disques pour souvent être déçu à l´arrivée, sans parler de la qualité des enregistrements, etc…


Oui, sans aucun doute, l´aspect pratique, je le conçois, je l´entends, je l´accepte, j´utilise moi aussi un I-Pod dans le quotidien domestique, pour un fond a-musical quand je vaque à d´autres occupations ou pour les déplacements en voiture…


Mais je n´oublie pas pour autant que cette facilité ne doit pas occulter un rapport à sa propre culture ( ou érudition au moins ) qui est en pleine évolution, ce qui ne signifie pas progression croissante.


Déjà, le rôle d’auditeur est éminemment passif…  Déjà, le passage du vinyle au CD a souvent engendré une sorte de paresse intellectuelle inéluctable : sur un 33 tours, une sonate de Beethoven couvrait disons au minimum une face ; par conséquent la manipulation un peu contraignante mais tactile du disque obligeait à une concentration sur l´étiquette, sur le fait que c´était la Hammerklavier ou la Waldstein, pas une autre…


Avec le CD, on commence à passer du repère précis de l´Opus 106 à une sonate de Beethoven au milieu d´autres et il faut consentir l’effort de surmonter la paresse pour rester concentré sur les transitions d´opus…


Avec la facilité du téléchargement, les coûts plus bas, l´accès à tout illimité mais désordonné, ne prend-on pas le risque d´un cumul d´heures de musiques dépossédées de leurs jalons culturels, dates, lieu, circonstances, interprètes, ou encore conseils de quelques magasins pédagogues enthousiastes, sans lesquels la rencontre avec certaines œuvres peut-être banalisée ou zappée si on ne parvient pas à isoler le moment privilégié de découvrir, creuser, comprendre pourquoi cette œuvre est sublimée dans son contexte, dans sa particularité, dans son audace ou sa créativité ? Autrement dit consommer de la musique, oui, mais ne plus l´écouter ?


Et la démonstration vaut au moins autant pour les Rolling Stones ou Vanessa Paradis ( oui, c´est un exemple… ) que pour Brahms ou Miles Davis, pas de genre musical qui soit protégé de la simplification par entassement…


Les pochettes, les livrets, les batailles des éditeurs pour proposer des coffrets de plus en plus soignés, élégants mais aussi documentés…
… Les détails des musiciens participant à l´enregistrement, les instruments, les directeurs artistiques, les ingénieurs du son, les lieux d´enregistrement…

Tout ça régurgité sur l´ordi avec tant de simplification appauvrissante, alors qu´un directeur artistique, un producteur, un arrangeur, un orchestre, une bande de potes, etc… sont souvent aussi fondamentaux dans la qualité musicale extrême que l´artiste central…


Le voilà donc le danger : la paresse !

Découvrir la musique en tapotant sur un clavier, en sélectionnant en quelques minutes, un samedi soir après le dîner, un disque écouté vite fait, d´une oreille distraite, un morceau qui est joli et souvent sélectionné par le haut de la pile, celle qui, comme d´hab, est construite par des groupes de distribution qui s´en foutent un peu des obsessions des mélomanes, au fond ! Leurs priorités sont ailleurs…


I-Tunes, un outil incontestablement facile et universel d´emploi, d´accord, mais qui classe Kate Bush ou Frank Zappa dans la catégorie : Alternative Punk !

Ah bon ?????
A côté de Mozart alors !!!


AC, novembre 2010